FILMOGRAPHIE
Analyse du film
HERCULE
A LA CONQUETE DE L’ATLANTIDE

de Vittorio COTTAFAVI (1962)
par Françoise Marchand

Où l’on voit le roi de Thèbes se battre comme un voyou avec des soudards, Hercule découvrir l’Atlantide et Antinéa fabriquer une armée de robots pour mieux l’aider à conquérir le monde. Un film à la croisée de deux mythes, une bande dessinée où les forces de la nature s’opposent aux forces surnaturelles comme le Bien s’oppose au Mal.

1 - L’histoire
Le devin Tirésias révèle au roi de Thèbes, Androclès, qu’une grave menace pèse sur l’Hellade et que ce sont «les forces terribles d’un mal nouveau venu de l’occident, d’au-delà des mers, d’au-delà du détroit d’où jamais nul navire n’est sorti».

Androclès réunit alors le conseil des rois. Il tente de les convaincre de la nécessité de s’unir pour conjurer la menace, mais tous les autres rois ont chacun des arguments pour lui refuser leur aide (1). Même Hercule, lassé de combattre, décide de rester auprès de sa femme Déjanire.

Androclès est donc contraint de partir seul mais grâce à la complicité d’Hyllos (le fils d'Hercule) et du nain Timothéos, il embarque Hercule au préalable drogué. Lorsque ce dernier se réveille, le voilier a quitté la Grèce et vogue vers une destination inconnue. L’équipage n’est constitué que d’une poignée de repris de justice car se sont les seuls qu’Androclès ait réussi à convaincre.

Peu après le passage du grand Détroit, une tempête s'abat sur les voyageur. Hercule en réchappe, avec Hyllos et Timothéos, Après avoir imploré Zeus de lui faire retrouver le roi de Thèbes vivant, Hercule aborde une crique sur un rivage (2) et trouve refuge dans une île inconnue, l'Atlantide, gouvernée par la toute puissante reine Antinéa et gardée par le dieu marin Protée

Le hasard a fait accoster le héros sur les lieux même d'où vient le danger pour son peuple. Il apprend en effet, de la bouche du grand prêtre Zénith, que la reine tire un pouvoir maléfique d'une «pierre vivante» qui a le pouvoir de transformer des hommes en êtres aux aptitudes surnaturelles, race de robots à sa dévotion, bâtis sur le même moule et que leur force les rend invincibles. Ceux qui refusent de se soumettre, comme les prisonniers de la «vallée des faibles», sont condamnés à une mort lente. Seul un rayon de soleil pourra rompre le sortilège : «Quand un homme brisera ce rocher et qu’un rayon touchera la pierre, alors se sera la fin du règne d’Antinéa, de l’Atlantide et de ceux qui vivent sur cette île.»
Hercule doit surmonter une série d'épreuves dont la moindre n'est pas l'attrait qu'il exerce sur la belle Antinéa. Il sauve Androclès de la «mutation» funeste qui le guettait et s'associe avec les prisonnier d'Uranus pour donner l'assaut au palais royal. Un massacre s'ensuit, mais l'influence de la pierre maudite est enfin neutralisée.

Hercule et ses compagnons parviennent à s'enfuir, emmenant avec eux Ismène, la fille d'Antinéa, convertie à leur cause. La montagne gronde et explose avec des jaillissements de pierres et de lave (3). Le palais s’écroule, les habitations sont dévastées et les habitants anéantis. Sur le bateau, Hercule et ses compagnons voient soudain l’île frémir et s’effondrer dans les flots.
Le soleil se couche sur la mer. Hercule (voix off) : «Dans le détroit, j’érigerai deux colonnes. Elles inciteront à la prudence les hommes qui s’aventureront sur l’immensité d’une mer inconnue.»

2 - Les travaux d’Hercule : 13e !

On imagine qu' «Hercule à la conquête de l’Atlantide» se situe après que celui-ci ait accompli ses douze travaux. Il a épousé Déjanire et a eu un fils : Hyllos. Mais il n’est pas au bout de ses épreuves car la vie du héros n’est qu’un long combat contre des forces pulsionnelles qui lui interdisent l’accès à toute forme de spiritualité.
Le film se lit comme une treizième lutte. Un ultime combat avant la mise à l’épreuve finale : la mort. Car il n’y a que la mort qui permettra à celui dont le nom signifie «gloire d’Héra» d’accéder à la béatitude et à l’amour éternel.

Dans la mythologie grecque, l’union d’un dieu avec une mortelle faisait intervenir la notion d’infidélité car la narration représente cette union sous une forme charnelle. Fils de Zeus et d’Alcmène, Héraclès a donc bien le statut de héros dont la vie n’est qu’un formidable conflit entre l’élan spirituel hérité de son père et son penchant pour la dépravation sexuelle, matérialisme pesant issu de sa mère (4).

Certains ne résistent pas aux richesses et au pouvoir, comme le firent les Atlantes (eux aussi enfants et petits-enfants d’un dieu et d’une mortelle). Le point faible d’Héraclès, se sont les femmes et l’incontournable désir qu’elles éveillent en lui.
Ce dernier incarne donc parfaitement la théorie de l’âme triple de Platon. Les douze premiers travaux symbolisent le lent passage de la partie basse, instinctive de l’âme, à l’équilibre par une juste réflexion. Ce treizième combat, imposé au héros par Cottafavi met donc Héraclès face à un problème essentiel : saura-t-il résister à l’attrait d’Antinéa, l’éternelle séductrice ?
Pour comprendre pourquoi Héraclès ne peut sortir que vainqueur de cette épreuve, il suffit de savoir que, contrairement à la plupart des héros, celui-ci est complètement dépourvu de tendances dominatrices. Nul besoin chez lui de devenir monarque ou bien de conquérir le monde. Sa lutte est intérieure. Ce qui explique aussi qu’il n’utilise sa force que pour une juste cause ou pour lui permettre de franchir une étape supérieure.

Ainsi, dès la scène d’ouverture, la psychologie du personnage est fixée. Dans une taverne, une bagarre générale se déclenche. Seul, au beau milieu de la pagaille, Héraclès continue tranquillement son repas. Il se s’offusque de rien et refuse son aide à Hyllos et Androclès, car ce combat n’est pas le sien. En Atlantide, pour faire faillir Héraclès, il eut fallu qu’Antinéa use d’une séduction toute féminine et lui offre des promesses de délices irrésistibles.
Au lieu de cela, ce que propose la reine, c’est la conquête de l’univers. Dès lors, il semblait évident qu’Antinéa allait perdre la partie. Elle la perd avec d’autant plus de facilité que Cottafavi nous la présente un peu comme une amazone. C’est-à-dire dénuée de tous les attraits qu’Hercule, indépendamment de la beauté, recherche chez une femme. Comme ses consœurs, elle symbolise «les femmes tueuses d’hommes : elles veulent se substituer à l’homme, rivaliser avec lui en le combattant au lieu de le compléter (...) Cette rivalité épuise la force essentielle propre à la femme; la qualité d’amante et de mère, la chaleur d’âme». (cf. note 4)

- Pourquoi ce silence. Tu retrouves ta fille vivante et je ne vois aucune joie dans tes yeux, lui dit Hercule lorsqu’il ramène Ismène au palais. C’est qu’Antinéa a définitivement rompu avec l’humanité des femmes et que les seuls hommes qu’elle tolère à ses côtés, lui obéissent au doigt et à l’œil. Hercule symbolise la force virile à laquelle il manque une certaine légèreté. Mais il tutoie les dieux qui n’hésitent pas à lui donner un coup de main, ce qui lui confère tout de même une certaine supériorité.

Antinéa ne se sert que de son intelligence et de l’invincibilité de ses robots pour lutter contre ce qui, en définitive, l’effraie le plus : les hommes et les dieux. Lors de la fête qui est donnée en son honneur, Hercule reste peu sensible aux tours de magie qui lui sont présentés.

- En Grèce, nous préférons la grâce des danseuses aux artifices de la magie.
- Ici, en Atlantide, nous essayons de vaincre les forces de la nature afin qu’elles soient en notre pouvoir, explique Antinéa.
- J’aime la nature telle que les dieux l’ont créée, sauvage et très douce en même temps, cruelle et généreuse.
- C’est peut-être parce que toi, tu es très fort, et que ton courage te permet d’affronter sans nul effroi l’univers et ses mystères.
- Parce que tu es effrayée, toi ? ricane Hercule.
- Peut-être bien, conclut la reine.


Qu’il est facile de jouer les redresseurs de torts lorsqu’on est grand, fort et béni des dieux. Antinéa ne peut compter que sur la force des autres mais contrairement à Hercule qui met son énergie au service de la conquête d’un univers intérieur, Antinéa utilise celle de ses robots pour se masquer la vérité. Là où la reine du Hoggar chez Pierre Benoit, tentait désespérément de trouver l’équilibre en usant de la force de son amour, la reine de Cottafavi, malgré les propositions qu’elle fait à Hercule ne cherche qu’à détenir le pouvoir. C’est l’unique désir des faibles.
Pourfendeur de monstres, ami des hommes et protégé des dieux, il n’en faudra pas plus à Hercule pour s’attaquer à la reine. Mais avant d’en arriver là, il aura traversé un grand nombre d’épreuves témoignant de sa bonté, de sa naïveté et de sa force.

Cottafavi qui n’ignorait ni Platon ni Pierre Benoit, ne s’est servi que du premier auteur pour faire passer son propre message. Contrairement à E. G. Ulmer dont la version de l’Atlantide était sortie quelques mois plus tôt, le metteur en scène italien est opposé au nucléaire. Pour le premier, la bombe est purificatrice et c’est le modernisme qui triomphe de la tradition. Pour le second, le modernisme et sa conséquence, la robotisation ne peuvent mener qu’au totalitarisme. Seuls des êtres sages, confiant dans les forces de la nature triompheront de ce manque d’humanité. Toute l’histoire d’Hercule en Atlantide n’est donc qu’une parabole dans laquelle le symbolisme joue un rôle essentiel. Le fils de Zeus y suit une sorte de chemin initiatique qui le mènera de sa Grèce natale au centre d’une terre inconnue. Du royaume de la démocratie à celui du fascisme, du pays des hommes libres à celui d’un Hitler en jupon, entraînant une armée secrète toute de noir vêtue et enfermant les «êtres faibles» dans des camps de concentration.

Le passage d’un univers à l’autre se fait lors de la tempête. Hercule passe du royaume de Zeus et d’Eole à celui de Poséidon. Il quitte son territoire pour entrer dans celui de la toute puissance redoutable du dieu de la mer et de son fils Protée. Le naufrage, comme un violent baptême, ouvrira au héros les portes d’un univers où les éléments s’opposent et se déchaînent au lieu de se compléter, où un homme incarnant la sagesse va combattre une femme représentant la folie. On retrouve une fois de plus, l’opposition entre les dieux ouraniens et les dieux chthoniens. Le fait que le royaume de l’Atlantide soit gouverné par une femme ajoute encore à cette vieille querelle. Sans nier qu’une femme puisse avoir, elle aussi, des pulsions dominatrices et exterminatrices, le choix était un peu facile et l’inconscient de Cottafavi «à fleur de peau».

Comme le précise Francis Vanoye dans «Les Atlantides» (5) : «Les avancées féministes dans l’Italie des années 60 ne sont peut-être pas étrangères à cette pusillanimité quelque peu misogyne, d’ailleurs fréquente dans les péplums (...)»

Dommage que ce dernier ait choisi d’appeler sa reine Antinéa. N’importe quel autre personnage, homme ou femme d’ailleurs, aurait bien pu faire l’affaire. La reine du Hoggar méritait bien mieux que cela. D’autant plus que l’actrice Fay Spain est superbe et que le magnétisme de son regard aurait mieux servi la cause de l’amour que celle du nazisme.
Si Héraclès, fut considéré par les Stoïciens comme le symbole de la Sagesse (il reste de marbre, par exemple, lorsqu’Antinéa lui offre d’être à ses côtés sur le trône et l’embrasse sur la bouche) il est cependant capable de se mettre en colère. Sa force est alors libératrice car il ne la met pas au service d’une gloire personnelle mais à celui d’une noble cause. En l’occurrence : détruire la menace qui pèse sur l’Hellade. En abordant l’Atlantide, Hercule comprend la force du message. Pour détruire ce qu’il sait être un grand malheur il doit détruire la pierre d’Uranus, symbole du pouvoir divin qui inspire Antinéa.

Car plus qu’un dieu, Uranus est un principe. La reine, placée sous ce signe est comme possédée par l’instinct de démesure et de puissance. Pour accomplir sa tâche, le héros pénétrera au centre du labyrinthe et affrontera les feux de l’Enfer. En détruisant la cause, Hercule détruit les effets. L’île explose et disparaît dans les flots.

C’est la victoire de la sagesse sur l’orgueil, de la modestie sur l’ambition, de la partie noble de l’âme sur la partie basse. Ce que Platon appelle la «Justice» ou E. G. Ulmer «la limite de sécurité» est symbolisée dans le film de Cottafavi par la phrase que prononce Hercule à la fin du film. Les deux colonnes qu’il érigera seront comme l’aiguille d’une balance. Tant qu’elle sera verticale, l’équilibre entre la raison et la démesure sera respecté.
Indépendamment de la quête initiatique du héros et du grand nombre d’épreuves qui lui sont imposées, «Hercule à la conquête de l’Atlantide» est un hymne à la paix, à la nature et à l’amour, où les épisodes d’actions positives s’opposent à la violence et la cruauté comme le Bien s’oppose au Mal. Le réalisateur utilise magnifiquement la couleur à cet effet et prouve par le souci du détail une réelle connaissance de l’art grec.

Cottafavi rejoint ainsi Platon dans la «morale» de l’histoire mais le personnage principal est déjà un mythe à lui tout seul. Il imprègne trop les images pour que celui de l’Atlantide apparaisse comme seul et unique propos. Il y a interférence, télescopage entre deux puissances car Hercule ne conquiert rien et le titre du film ressemble à une erreur. «Hercule contre l’Atlantide» eut été plus juste.

En définitive, ce film de Cottafavi est une superbe «bande dessinée animée» où l’auteur joue allègrement avec les faits historiques et la mythologie pour nous conquérir nous-mêmes. On regarde le film comme on écoute un conte de fée : émerveillés mais pas dupes.

3 – La notion de l’espace chez Cottafavi

Dans la symbolique de l’espace, les principales lignes directrices que sont les verticales, les horizontales et les diagonales ont un sens, dans la double acception du terme, c’est-à-dire à la fois direction et signification.
Une verticale en effet n’aura pas la même signification selon que sa direction va du haut vers le bas ou du bas vers le haut. Dans le premier cas elle est symboliquement liée à l’idée de chute, dans le second, à celle d’élévation.

De même pour les horizontales. Lorsqu’elles se dirigent de la gauche vers la droite, elles sont dynamiques, de la droite vers la gauche, elles sont régressives. Quant aux diagonales, elles cumulent à elles seules les notions des deux précédentes.
Dans «Hercule à la conquête de l’Atlantide», Cottafavi joue admirablement avec ces notions, auxquelles il ajoute une parfaite maîtrise de la perspective et des couleurs. Pour lui, comme pour Feyder, l’écran n’est pas une surface plane mais un espace à trois dimensions auquel il en ajoute une quatrième : le rêve. Mais contrairement à Feyder qui nous attirait à l’intérieur même de son histoire, celle d’Hercule nous semble trop éloignée de nous pour la faire nôtre. L’humour dont Cottafavi parsème son film n’est pas étranger à cette prise de position.

Au début du film par exemple, dans une atmosphère de grande agitation mais néanmoins joyeuse, Hercule dîne tranquillement dans une taverne. Les décors détermine un triangle isocèle. Assis au centre de ce triangle le héros sera considéré, quoi qu’il advienne, comme le principe stable de cette aventure. Platon, dans le Timée, considère le triangle comme la première des figures géométriques et représente pour le philosophe le cœur, symbole de l’équilibre et donc de Justice. Ce n’est pas un hasard si dans le texte qui suit (le Critias) on trouve le mythe de l’Atlantide.
Bien que n’étant pas filmée en caméra subjective, la tranquillité des prises de vue laisse supposer que c’est du point de vue d’Hercule dont il s’agit. Des objets volent, traversent l’écran, il y a des cris, des coups de poing et comme notre héros, la caméra semble à peine concernée par tout ce tumulte. C’est cette petite ruse qui permet de comprendre, dès le début du film, qu’à chaque fois que le héros sera présent à l’écran, c’est Cottafavi, à travers l’œil de sa caméra, qui se projette comme un double invisible. C’est aussi ce regard tranquille et humoristique qu’il convient d’adopter pour l’analyse de ce film.

A travers l’aventure d’Hercule, Cottafavi constate que la sagesse ne peut s’acquérir que dans un monde calme et ordonné où, sans se priver des plaisirs qu’offre la vie, il convient de respecter les traditions en faisant appel à plus sage que nous. Face à une menace qu'il ne comprend pas Hercule va donc consulter le devin Tirésias.
Plongée soudaine dans un monde de mystères auquel ni Hercule, ni ses amis n’ont accès. Entré dans l’univers de Tirésias par une diagonale droite/ gauche (symboliquement en se tournant vers plus sage et plus ancien que lui) Hercule s’arrête à la limite d’un escalier. C’est Tirésias lui-même, qui s’avance vers le héros dans une diagonale inverse. Le devin remonte lentement l’immense escalier dans la direction gauche/droite. Chacun ayant fait une moitié du chemin dans la limite de leurs territoires respectifs, la jonction se fera au milieu de l’écran.

Suite à cette rencontre, Androclès souhaite combattre la menace qui pèse sur l’Hellade avec le soutien moral et logistique des autres rois de Grèce. La réunion a lieu dans la salle du Conseil. La pièce est filmée dans sa profondeur. Au premier plan, le trône d’Androclès donne l’échelle de l’ensemble. Verticales et horizontales se croisent sur la position du roi de Thèbes qui explique le but de cette réunion. Puis très vite, le réalisateur introduit les diagonales au fur et à mesure que les autres rois donnent leurs avis. Et, parce qu’ils ont tous de bonnes raisons pour refuser leur soutien à Androclès, Cottafavi multiplie les plans et le nombre des diagonales.
Jusque là, Hercule nous était montré, soit assis (dans la taverne), soit allongé, conscient mais passif (dans la salle du Conseil, chez lui avec Déjanire, sur la plage de la mutinerie). C’est la position dans l’eau, lorsqu'après la tempête Hercule se réfugie sur une plage, qui marque la transition entre l’horizontalité du héros (symbole du refus d’agir) et la verticalité (principe de l’action). C’est en effet en abordant la plage de Protée et en combattant les monstres qu’Hercule semble s’éveiller à la conscience du danger. Dès lors la situation, comme les prises de vue, s’accélèrent.

L’arrivée au palais d’Antinéa reprend la même construction que la scène du Conseil. A cette différence que maintenant le héros n’est plus allongé derrière le trône d’Androclès mais debout derrière une porte et prêt à l’action.
Après une courte séquence où Antinéa, par d’habiles gros plans, nous apparaît à la fois dans sa beauté et sa cruauté, Hercule est confronté à l’immensité rougeoyante du palais labyrinthique où le héros est sans cesse renvoyé à lui-même. La scène où celui-ci se heurte à sa propre image dans un miroir montre la fragilité de l’homme sans cesse opposé aux dangers de l’illusion.
Cottafavi utilise d’ailleurs, pour nous confronter aux distorsions de la réalité, des perspectives étonnamment profondes et anamorphosées sur lesquelles il met une bande-son qui s’apparente à ce qu’on appelle de la musique concrète. Ces sons, déjà utilisés pour les scènes de combats avec les différents avatars de Protée, sont les signes qui indiquent la frontière entre le naturel et le surnaturel.

Ismène, dont la mère cherche à se débarrasser par tous les moyens, est de nouveau condamnée. Elle est sauvée de justesse par Hyllos et l’innocence de ce jeune couple, tout au long de l’histoire, va être mise, non pas en opposition, mais en parallèle de la perversité d’un autre couple constitué par Antinéa et son âme damnée, le chef de la garde. Entre les deux, Hercule représente le rempart qui interdit au Mal d’atteindre le Bien.
Convaincue qu’Androclès n’est décidément pas l’homme de la situation (elle voulait en faire son second), Antinéa le délivre du sarcophage dans lequel le chef de la garde l’avait fait enfermer (à rapprocher du sarcophage dans lequel John, dans le film d’Ulmer, trouve la mort) et l’expédie dans la vallée des hommes faibles.
C’est à partir de cet instant qu’une nouvelle direction est introduite par Cottafavi. La verticale de haut en bas. Jusqu’à présent, celles-ci nous étaient montrées dans leur aspect positif, celui de l’élévation. Avec la scène suivante elles indiquent la chute. Du haut d’une falaise, Androclès est descendu au fond d’une vallée où une population misérable est condamnée à une mort certaine. La nourriture est jetée d’en haut et c’est aussi du sommet d’un rocher qu’Hercule aperçoit l’état et le lieu dans lesquels sont tombés son ami.

Du Ciel, sur lequel la silhouette du héros se découpe, ce dernier va passer à l’Enfer. Entre les deux, il va parcourir un labyrinthe souterrain et découvrir l’antre d’Uranus. Hercule tente d’arracher au prêtre le secret de cette force surnaturelle.
Convaincu, le prêtre accepte, dans l’espoir de sauver l’Atlantide du maléfice, de révéler le secret. Hercule retourne alors au palais pour tenter de sauver ses compagnons. Mais il se heurte à la mystérieuse garde d’Antinéa qui se révèle être une armée de clones robotisés. Le rouge et le noir associent leurs tendances maléfiques pour combattre dans une lutte inégale celui qui n’a que la sagesse.

Hercule ne résiste pas à un tel déséquilibre et va rejoindre Hyllos dans les tréfonds d’une geôle souterraine. Le plafond de la prison se met soudain à descendre et menace les deux hommes. Face à des forces surnaturelles Hercule se retrouve souvent démuni mais il est particulièrement efficace contre les éléments naturels.
Concentrant toutes ses forces, le héros lève les bras et tel l’Atlas du palais supportant le plafond de la grande salle, Hercule va, dans la même position relever le plafond et le faire basculer. Hyllos et son père pourront alors rejoindre la surface de la terre en escaladant (retour à la verticale positive) l’immense chaîne de la machinerie infernale.

Tout comme peu de temps auparavant, Hercule était passé du Ciel à l’Enfer, il va pouvoir, dans un mouvement inverse, remonté des Enfers vers le Ciel. Cette lutte se fait par le biais d’une nouvelle ascension. Afin de permettre à la lumière du soleil d’anéantir celle d’Uranus, le héros doit ouvrir la paroi de la grotte. Quelques instants plus tard, un rayon pénètre dans le souterrain et peu à peu glisse à la rencontre de l’ouverture dans le sol. Au moment où les deux puissances se rejoignent, le prêtre consacre l’union irrémédiable et destructrice puis le volcan explose. Hercule, après un magnifique plongeon dans la mer rejoint ses amis sur le bateau. Cette verticale, bien qu’elle se dirige vers le bas ne revêt pourtant pas un caractère négatif car avant d’entamer le grand saut, le fils de Zeus a levé son regard vers le Ciel. Cette prière muette le rend invincible et l’on sait que cette chute sera (comme celle du rideau au théâtre) la conclusion d’une grande aventure.

Pendant que le bateau s’éloigne, avec à son bord les quatre héros du début, plus Ismène, l’Atlas atlantéen branle sur son socle, le poids du plafond, par la colère de Zeus, lui brise les bras et le palais s’écroule. La verticale positive du plongeon d’Hercule trouve ici son contraire et c’est au tour de l’Atlantide de s’effondrer et de disparaître dans les abîmes de l’océan . Les images de cataclysmes sont toujours angoissantes (même lorsqu’il s’agit de l’Atlantide). Cottafavi nous offre alors un spectacle d’une grande sérénité. Au milieu d’une mer qui a retrouvé son calme (son horizontalité), un bateau navigue tranquillement

Le soleil, qui au début du film avait été obscurci par les maléfices rouge sang d’une menace inconnue, reprend alors tous ses droits et se couche à l’horizon d’un avenir vigilant. Prudence, nous dit Cottafavi par la voix d’Hercule, le danger est toujours présent, invisible et menaçant. Gardons-nous d’aller le provoquer inutilement.

Françoise Marchand, pour www.altantide-films.net 2003

(1) Allusion à ce qui s’est effectivement passé en 490 avant J.C. lorsqu’Athènes a vainement tenté de s’unir aux autres cités grecques pour combattre les Perses. A cette époque il n’y eut que Sparte et quelques cités du Péloponnèse pour se rallier à sa cause (victoire à Marathon). C’est à cet événement que selon certaines versions, Platon fait allusion dans l’Atlantide. Par contre, contrairement à ce qui est suggéré dans le film, Thèbes était déjà ralliée à l’ennemi et était prête à accueillir les Perses.
(2) En 1959, Henri Levin tourne «Voyage au centre de la terre» où l’on raconte comment le professeur Lindenbrook découvre l’Atlantide au centre de notre planète. Au moment où ce dernier aperçoit l’île, il sort d’une grotte qui ouvre sur une petite crique, et voit l’île en face. Cette image est exactement la même que dans le film de Cottafavi. Comme le champ et le contrechamp d’un même décor.
(3) Les images de l’éruption volcanique sont tirées du film d’Haroun Tazieff: «Les rendez-vous du diable».
(4) Le symbolisme dans la mythologie grecque - Jean-Paul Diel - Petite Bibliothèque Payot - 1992.
(5) Les Atlantides - Littérales - Université de Paris X - Nanterre - 1996.

 

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