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FILMOGRAPHIE
Analyse du film
L’ATLANTIDE de Jacques FEYDER (1921)
par Françoise Marchand
Une fugue au temps présent dont les notes
comme des grains de sable s’écoulent
inexorablement d’un passé incertain vers
un futur aléatoire. Histoire d’un lent
déracinement où l’ambivalence
des êtres s’accorde à celle des
lieux.
1 - Chronique d’un succès
Lorsque Pierre Benoit écrit l’Atlantide,
il n’est pas le premier à imaginer une
histoire qui s’inspire du mythe de Platon. Mais,
contrairement à un grand nombre de théories
sur ce sujet qui ne dépassent pas les frontières
du pays où elles ont été émises,
le roman de Pierre Benoit, comme une onde de choc,
se répand dans le monde entier.
Atlantide, mot envoûtant qui évoquait
un continent englouti représente soudain une
femme. A l’horizon de nos fantasmes, cette terre/chair
féminine devient alors île mystérieuse,
le dernier continent à conquérir. Ils
furent des millions à se jeter dans l’aventure,
à tenter de l’aborder, mais sans jamais
la matérialiser, car une héroïne
littéraire ne vit que par l’esprit.
Le film de Feyder, parce qu’il met des images
sur des mots et nous implique directement dans l’histoire,
va lui aussi faire le tour du monde. Plusieurs raisons
à cela.
La première est la rapidité avec laquelle
le projet débute. Le livre paraît en
février 1919, à l’automne, Feyder
effectue les premiers repérages en Algérie.
Dans la presse, le tournage est annoncé comme
le plus risqué de l’histoire du cinéma.
Le budget est colossal pour l’époque
et le réalisateur décide de tourner
sur place. La deuxième raison du succès
du film est le contexte dans lequel il se situe. La
première guerre mondiale est terminée
depuis peu. Après les souffrances et les privations
chacun rêve de paradis, d’amour, d’aventures
au grand soleil.
Jacques Feyder qui a participé à cette
guerre en revient avec des envies de défi.
Après l’humidité et les horizons
bouchés il rêve de feu et de grands espaces.
L’Atlantide vient d’obtenir le Grand Prix
du Roman de l’Académie Française,
alors, par l’intermédiaire de Romain
Pinès , le réalisateur rachète
les droits du livre pour 10 000 F et crée pour
la circonstance une société de production
: Atlantide films.
Après avoir connu la moiteur des tranchées
les hommes pourront désormais connaître
celle de la passion. Ils ont souffert de la faim,
ils pourront dorénavant mourir de soif dans
le désert. Pour effacer le souvenir du fusil,
ils aspirent à tenir une femme entre leurs
bras.
La troisième raison est la conséquence
de la précédente. Durant quatre ans,
en ville, dans les usines, les femmes ont remplacé
les hommes mobilisés. A la campagne, elles
continuent les travaux. Refusant de se sentir vaincues
elles assurent sur le plan professionnel et familial.
Capables maintenant de se prendre en charge comme
elles ont pris en charge la vie économique
du pays, elles refusent de revenir au carcan de l’éducation
bourgeoise qui les confinait dans la cuisine pour
les unes ou les salons pour les autres. Elles se coupent
les cheveux, s’habillent court, jettent leurs
corsets et osent regarder les hommes différemment.
Antinéa, qui décide seule de ses désirs
et dont les voiles dissimulent à peine les
formes voluptueuses apparaît alors comme le
symbole de cette prise de conscience.
Enfin, dernière raison : l’histoire de
l’Atlantide s’insère dans l’histoire
tout court, à un moment où les courants
de pensée rejettent les valeurs traditionnelles
désormais jugées insuppor-tables. Les
artistes et les intellectuels préconisent la
subversion et la destruction systématiques
des valeurs esthétiques et littéraires.
C’est dans cette atmosphère que naît
en 1918 le mouvement Dada qui proclame, entre autres,
l’abolition de la mémoire et du futur
.
Ce que rejettent les dadaïstes c'est l’attachement
à des traditions sociales et culturelles bourgeoises
qui interdisent toutes innovations et empêchent
de vivre le présent comme le moment fort de
la vie. Les premiers mouvements féministes
correspondent en tous points à ces idées.
Dans l’Atlantide, les hommes renient tout pour
Antinéa et notamment les trois valeurs qui
fondent la société traditionnelle :
Honneur, Famille, Patrie. Antinéa apparaît
alors comme une héroïne Dada pour laquelle
le public va se diviser mais aussi sur laquelle vont
se cristalliser les opinions. Elle sera tour à
tour le symbole de l’amour et de la liberté
mais aussi celui de la luxure et de la déchéance
. La liberté d’opinion contre l’ordre
établi. St-Avit contre Morhange.
Feyder, c’est plutôt St-Avit. Dès
qu’il prend la décision de tourner, il
envisage les choses «autrement». Pour
lui, l’atmosphère du roman ne peut être
respectée que si deux éléments
essentiels en sont respectés : Antinéa
et le désert. Tenu en haleine par des articles
prometteurs le public se précipite au Gaumont
Palace le 4 juin 1921. Soutenu par l’initiative
des Etablissements Aubert (le plus important distributeur
français de l’époque) par la mise
en vente de photos et le tirage de «l’amulette
d’Antinéa», l’Atlantide,
malgré une longueur exceptionnelle (3 h 15
min) tiendra plus d’un an à l’affiche.
2 - Ecran traversé, écran transgressé
Dès les premières images, le réalisateur
nous déplace en un lieu où toute précipitation
peut avoir des conséquences fatales. Dans le
désert, une caravane avance lentement. Sur
l’écran, elle s’étire dans
la partie gauche comme surgissant de nulle part. Brusquement,
un cavalier tourne à angle droit et fonce vers
nous. Cette trajectoire qui fait entrer le cheval
dans notre regard donne à l’immensité
désertique une troisième dimension.
La toile n’est plus une surface plate qui «fait
écran» mais un espace ouvert dont la
ligne d’horizon est bien celle où se
déplacent les chameaux. D’un seul coup,
nous ne sommes plus spectateurs, nous faisons partie
de l’histoire.
Au centre d’un espace qui va du fond de la salle
de cinéma à la limite extrême
du désert, à nos pieds, comme à
ceux du cavalier, un homme est en train de mourir
de soif. Nous oublions où nous sommes pour
faire cercle autour du mourant. Dès lors, un
lien s’établit. Inquiets et voyeurs,
c’est avec soulagement que nous voyons le commandant
de la caravane venir à son secours et l’emmener.
Nous assistions impuissants à son agonie. Nous
voilà dorénavant liés à
son devenir. Nous ne savons rien de cet homme, qui
il est, ce qu’il a fait, pourquoi il se trouve
là, mais déjà sa vie nous appartient.
Les cavaliers repartent vers l’horizon et la
caravane poursuit sa route dans la moitié droite
de l’écran. De peur d’être
nous-mêmes abandonnés nous suivons la
piste de cet homme jusque dans sa chambre d’hôpital.
Là, une fois de plus, nous participons à
son délire, à ses cauchemars. Une angoisse
nous étreint. Nous n’aspirons plus qu’à
une chose : libérer cet homme de son Minotaure
pour nous délivrer nous-mêmes de notre
terreur. Nous voudrions être Ariane pour le
guider hors du labyrinthe de ses fantasmes qui se
projettent devant notre regard comme ils se projettent
dans son esprit perturbé. Une femme, un homme,
un lynx, un marteau se succèdent et se répètent
comme autant d’images d’un cinéma
intérieur.
De l’immensité désertique en plans
larges à la dernière vision épouvantée
de St-Avit en gros plan, Feyder nous fait paradoxalement
passer d’une lumière aveuglante à
l’ombre lucide et claire d’une tête
de mort.
A ce moment du film nous sommes affectivement liés
à St-Avit. Et lorsque sous la véranda
de l’avant-poste d’Hassi-Inifel il annonce
à son collègue, le lieutenant Ferrières,
qu’il désire repartir seul dans le désert,
on devine qu’il a un terrible secret. Une extraordinaire
aventure lui est arrivée que nous voudrions
comprendre. Mieux ! Que nous voudrions revivre avec
lui.
Feyder choisit alors de nous déraciner un peu
plus. Nous avions déjà quitté
notre fauteuil pour nous projeter sur l’écran.
L’histoire que St-Avit va raconter à
Ferrières nous entraîne un peu plus loin.
En traversant l’écran pour suivre le
lieutenant dans le désert nous transgressons
nos habitudes. Nous larguons les amarres du connu
pour nous jeter dans l’inconnu.
Arrivés à ce point de l’histoire,
tout sépare encore les deux hommes, tout comme
ils sont séparés par le tronc d’un
palmier juste au milieu de l’écran. C’est
le soir, l’air est lourd «comme le soir
où j’ai tué le capitaine Morhange»
avoue St-Avit. Il se tourne alors vers Ferrières
comme s’il se regardait dans un miroir. L’image
est parfaite, l’illusion totale. St-Avit ne
s’adresse pas à un ami. Il s’avoue
enfin à lui-même le terrible secret.
Ferrières recueille la confession sans ouvrir
la bouche. A la fin du film, devenu ombre de l’autre,
il traverse la frontière que constitue le tronc
du palmier et rejoint son double dans la partie gauche
de l’écran.
Au rythme d’un récit qui dévide
ses paroles comme une horloge sonne le temps nous
pénétrons lentement dans un dédale
où les méandres de la pensée
se superposent à ceux des sentiers du Hoggar.
Il n’y a pas que Ferrières qui soit prêt
à quitter son poste tant l’ennui y est
profond. Nous, nous sommes déjà partis,
sans regrets. Derrière nous se referment les
portes d’un présent difficile. Un présent
plus que jamais marqué par la folie des hommes.
Celle de Paul Deschanel d’abord, puis par les
conséquences de la «drôle de guerre».
Appauvrie, amputée d’une grande partie
de ses forces , la France de 1921 ne croit pas en
son avenir. Alors, pendant 3 h 15 mn, des hommes et
des femmes vont croire à l’histoire de
St-Avit. Naufragés volontaires d’un «ici»
douloureux ils s’octroient 3 h 15 mn de rêve
«ailleurs».
Cet homme prêt à tout pour l’amour
d’une femme est comme une bouffée d’espoir
dans leurs vies, un point lumineux dans le noir de
leur quotidien. Pour mieux s’ancrer dans cette
réalité-là, elles sont des milliers
à porter l’amulette d’Antinéa,
talisman d’amour mais aussi double clé
d’un rêve des plus fous. Passif en tant
qu’amulette, l’objet protège celles
qui le porte. A l’abri derrière l’effigie
d’Antinéa, les femmes peuvent défier
les hommes, l’église et le monde. Rien
ne peut leur arriver . Pour leurs amants, les femmes
deviennent déesses, voluptueuses, tendres et
cruelles à la fois. Pour elles, les hommes
se font audacieux, fragiles et passionnés.
Rituellement consacrée, l’amulette devient
aussi talisman. Principe actif puisqu’il attire
ce à quoi il est destiné. Après
quatre années de déchirure, les femmes
veulent désormais inspirer l’amour. Pouvoir
choisir, cesser d’être tenues par le bon
vouloir des hommes et le pouvoir d’une société
qui ne leur concède même pas le droit
de vote, les femmes portent le talisman comme on dresse
le poing. Car s’il est un lieu où elles
veulent garder leur libre arbitre c’est désormais
celui de leur corps, celui de leurs sentiments. C’est
ce qui rend libre Antinéa, c’est ce qui
les rendra libres.
Antinéa revendique ses désirs pour les
hommes. Désirs de partage, de sensations. Rêve
d’équilibre, de rencontre, de communication.
Rêve d’écoute, rêve de dialogue
pour abolir la solitude. Ainsi reçoit-elle
Morhange, gracieuse, souriante. Les gestes sont lents,
ronds. La jeune femme penche la tête, mutine,
le regard brillant et déjà amoureuse.
Rien n’est provocateur dans son attitude. En
cet instant de rencontre imaginé par Feyder,
Antinéa n’est plus une reine. Elle est
une femme qui aime et qui accepte de se révéler
dans ce qu’elle a de plus tendre et de plus
fragile. En ce sens, cette scène s’oppose
à la rencontre avec St-Avit.
Lorsque le lieutenant rencontre Antinéa pour
la première fois, il est introduit dans la
salle du trône. En silhouette noire, la reine
se découpe sur la verrière de sa royale
alcôve. Lentement St-Avit s’avance vers
le centre de la pièce, comme aspiré
par cette tache noire qui se découpe sur la
lumière. Tout d’abord voilée,
Antinéa écarte le tissu qui dissimulait
le bas de son visage. Son sourire, comme un piège
diabolique se transforme en rire. St-Avit, sur un
geste de la jeune femme s’approche un peu plus
et s’assoit à ses côtés.
Ensorcelante, elle tisse inéluctablement le
destin du lieutenant.
Englué dans des émotions violentes,
celui-ci, parce qu’il a franchi l’espace
de la salle jusqu’à celui du trône
sans décrocher son regard de celui d’Antinéa,
est désormais à la merci du désir
de la reine.
Le piège se referme définitivement lorsque
celle-ci passe un anneau à l’annulaire
droit du lieutenant. Anneau nuptial imposé,
Antinéa s’approprie par ce geste l’âme
et le corps de St-Avit. A l’opposé, lorsqu’il
fuira avec Tanit, il marquera la rupture en jetant
l’anneau à l’intérieur de
la pièce avant de s’échapper par
la fenêtre.
Mais St-Avit ne s’est pas déplacé
seul. Il s’est enfoncé, et nous derrière,
vers le fond de l’écran où règne
Antinéa. Avec lui nous avons touché
du doigt le mystère et lorsque sur un autre
geste de la reine le lieutenant sort de la salle du
trône, comme lui nous sommes frustrés
d’une si brève rencontre.
Avec Morhange, la relation s’instaure d’emblée,
non plus sur le plan de la fascination, mais sur celui
de l’échange. Le capitaine est charmant,
charmeur. Il converse avec Antinéa avec un
sourire plein de tendresse. Et c’est ce qui
caractérise le plus.
Dès le début, il nous est présenté
comme un homme rayonnant, illuminé par une
richesse intérieure qui lui donne à
la fois le regard naïf et l’impassibilité
de ceux qui savent garder le contrôle d’eux-mêmes.
Face à Antinéa, il est extrêmement
séduisant. Il émane de tout son être
une puissance telle qu’il en devient érotique.
Cette rencontre qui se passe dans la chambre de la
jeune femme est l’exact contrepoint de la précédente.
D’un côté, une femme du haut de
son trône donne le ton et contrôle le
jeu. De l’autre, Morhange domine une Antinéa,
petite fille voluptueuse, allongée sur les
coussins de son lit.
En cet instant tout est possible. Cette scène
de rencontre entre deux solitudes est porteuse d’espoir
et pleine de magie. Tout y est léger, harmonieux.
Comment ne pas avoir envie de la protéger,
de l’aimer, comment ne pas avoir envie de l’écouter,
lui, d’être serré dans ses bras
? Mais Morhange insensible à la vibration de
l’instant en décide autrement.
Plus tard, trahie avant d’avoir été
aimée, Antinéa promène sa mélancolie
de sa chambre à la palmeraie, du fleuve au
lit. Celle dont le regard et le rire avaient séduit
St-Avit n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Antinéa s’enferme dans sa détresse
comme elle s’est enfermée dans son palais
labyrinthe. Embarrassée par le flot de ses
pensées la jeune femme se noie sous les plumes
et les falbalas.
A la sortie du film, Louis Delluc écrira :
«Il y a un grand acteur, c’est le sable».
Dans un sens on ne pourrait voir dans cette remarque
qu’une simple querelle entre deux conceptions
du cinéma laissant supposer que, face au jeu
des acteurs et surtout face à une Antinéa
qui, à l’époque et bien plus tard
encore, fut critiquée pour son jeu et ses formes
généreuses, seul le sable, dans sa finesse
et sa sobriété mérite d’être
regardé. De l’autre, Louis Delluc a peut-être
inconsciemment ressenti, devant les images du désert,
ce que St-Avit ressent lui-même : une étrange
fascination. Les images sont telles qu’il est
impossible de ne pas ressentir la brûlure du
soleil, la douceur du sable et en même temps
son inconsistance. Les grains, comme un fluide impossible
à capturer coulent entre les doigts, roulent
dans le vent et modifient à chaque instant
le paysage. Difficile de conserver la mémoire
dans le désert, où les moindres souvenirs
se délitent et où pour la beauté
d’une femme des hommes sont prêts à
oublier l’honneur, la famille et la patrie.
Et c’est peut-être là que se situe
le message. La patrie, pour laquelle des hommes se
sont détruits, dans le corps pour les uns,
dans l’esprit pour d’autres, n’existe
plus parmi les dunes. Comme les grains de sable se
dispersent au vent, les lois se dispersent dans le
désert. Et les hommes n’obéissent
plus qu’à la loi de ce dernier. La grande
force de Feyder, son talent, c’est d’avoir
réussi à rendre le sable vivant.
Le palais, le réalisateur l’a voulu en
symétrie du désert. Une sorte de champ/contrechamp
d’une passion tumultueuse. Là où
les dunes étendent leurs courbes lumineuses
et infinies, l’autre referme ses ombres, replie
ses volutes sur les personnages, garde jalousement
sa pénombre. L’un projette sur le sable
des mirages transparents et fragiles, l’autre
diffuse un lourd mystère. Et c’est justement
parce que le réalisateur a opposé le
naturel des extérieurs au baroque des intérieurs
que le déracinement fonctionne.
Le désert invite à l’ascétisme,
à la méditation et les mirages y sont
représentés à l’horizon,
sur le vide de l’infini. Le palais invite à
la luxuriance, aux rencontres mais les fantasmes se
projettent à l’intérieur de nous.
Tout repose sur cette complémentarité.
Ici, le mot symbole reprend toute sa signification
primordiale. Les deux univers s’emboîtent
comme deux morceaux d’un seul et même
rêve ou d’un même cauchemar. Les
personnages passent de l’un à l’autre,
toujours avec hésitation comme s’ils
pressentaient l’inexorable.
Ainsi, Morhange qui sort de sa chambre pour tenter
de découvrir l’origine des lamentaions
qu’il entend. A gauche de l’écran,
en pleine lumière, il regarde vers la droite,
dans le noir le plus parfait. A cet instant, l’écran
est coupé en deux. Face à cet inconnu,
le capitaine hésite mais il est homme à
affronter la vérité. Alors, d’un
pas décidé, il franchit la frontière
entre ombre et lumière sans savoir qu’à
cet instant précis il quitte son passé
pour se diriger vers la mort. Morhange est l’homme
du désert, lumineux, souriant, calme. St-Avit
est celui du palais, ombrageux, colérique,
impulsif.
Ainsi, tout repose sur une dualité permanente
(dualité déjà présente
dans le roman de Pierre Benoit) et pour reprendre
les mots d’André Breton : «Je crois
à la résolution future de ces deux états,
en apparence si contradictoires, que sont le rêve
et la réalité, en une sorte de réalité
absolue, de surréalité, si l’on
peut dire.»
Et c’est bien en une sorte de surréalité
que nous fait pénétrer Feyder. Comme
si, pour mieux accéder à l’univers
d’Antinéa fait d’objets baroques,
de sculptures mystérieuses, d’accumulations
de détails «archéologiques»,
il fallait obligatoirement en passer par le dépouillement
et le dénuement le plus total.
Le film fonctionne comme un rituel. Dans les sociétés
traditionnelles, les rites permettent aux hommes de
passer d’un stade de leur évolution à
un autre stade. Le rite ouvre la porte d’un
univers au préalable interdit.
En acceptant de passer par la phase «désertique»,
les spectateurs accèdent à la phase
«palatiale». Ainsi ils peuvent désormais
vivre le rêve en toute sérénité.
Ce fut une des raisons essentielles du succès
du film : il obéissait à des règles
initiatiques très précises.
La salle du Gaumont Palace fonctionnant comme la grotte
de Lascaux, les spectateurs y entraient pour conquérir
un espace et un temps que la réalité
sociale et politique de 1921 leur interdisait. S’immerger
durant 3 h 15 mn dans un lieu quasiment inconnu ne
laissait pas indemne. En sortant, les «initiés»
n’avaient qu’une idée : prolonger
le plus longtemps possible le rêve.
Le guerrier qui sortait d’un rituel de chasse
à l’intérieur d’une grotte
se trouvait dans le même état. Devenu
invincible et protégé des dieux, le
monde lui semblait moins inquiétant.
A la fois dans son adaptation et dans sa forme, l’Atlantide
est une réussite. Feyder ne s’est pas
embarrassé du passé d’Antinéa
(l’aspect divin défendu par le professeur
Le Mesge et l’aspect profane revendiqué
par Bielowsky) mais il a réussi à la
faire vivre au-delà du film, à l’inscrire
dans notre mémoire. Par contre, il supprime
ce passage, si important pour la compréhension
de la jeune femme, où elle rend la liberté
aux deux hommes.
Dans le roman, la réaction d’Antinéa
est dictée par la menace de Morhange de revenir
la détruire. Dans le film de Feyder, la reine
fait simplement preuve d’un esprit vengeur bien
mesquin.
Pourquoi le réalisateur choisit-il d’oblitérer
une réplique essentielle ? Un carton de plus
ou de moins dans ce film «bavard» qui
en comporte plus de 215 (dans la version courte) n’aurait
rien changé. Pourquoi choisir de nous la montrer
si perfide ? Perfidie démontrée de manière
insistante par la mise en images de la scène
où Antinéa fait comprendre à
Morhange qui l’a tué, scène simplement
suggérée dans le roman. Y aurait-il
dans l’inconscient de l’homme une prise
de position à laquelle le réalisateur
n’aurait su échapper ?
Feyder serait-il un homme de l’ordre, moralisateur,
laissant entendre par cette décision son réel
point de vue ? Etonnant, lui qui commence par nous
entraîner dans l’aventure comme St-Avit
s’y laisse entraîner et soudain faisant
volte-face comme pour nous avertir d’un danger.
Le fait est bien connu. Depuis Adam et Eve, la femme
est responsable de toutes les misères du monde.
Feyder n’échappe pas, dans cette prise
de position, à ce lieu commun mais il a le
talent de l’artiste qui sait nous montrer combien
il est important d’oser vivre ses passions malgré
les risques que cela comporte. En ce sens, il respecte
l’esprit de St-Avit qui préfère
finir en statue d’orichalque dans la salle de
marbre rouge plutôt que dans un minable cimetière
de banlieue. Mais il ne respecte pas Antinéa
qui perd devant sa caméra un peu de sa grandeur.
En revanche, elle met le rêve à portée
du quotidien. Car la véritable déesse
est unique et magnifique dans sa décision de
rendre la liberté à celui qu’elle
aime et à son compagnon. Mais il est plus commun
de se laisser aller aux pulsions vengeresses qu’à
la compassion. Et Stacia Napierkowska, dans ses atours
«arts nouveaux», ses formes généreuses
et ses réactions ordinaires devient très
proche de la femme ordinaire.
Pierre Benoit avait fait de la déesse une véritable
femme libérée, comme le furent à
la même époque Colette, Louise Brooks
ou Sarah Bernhardt. En supprimant le passage qui montre
qu’Antinéa, malgré sa vie hors
norme est capable de grandeur d’âme, Feyder
rejoint la «bonne conscience sociale»
qui veut qu’une femme «libre» ne
soit pas une femme «bien». En refusant
la «bonne»vie qu’on leur impose,
ces femmes ne peuvent être que des filles de
«mauvaise» vie. En ce sens la réaction
de Feyder qui se laisse d’abord aller au vertige
puis impose une censure, marque un net recul par rapport
au roman.
Voilà donc le rêve redevenu réalité.
La boucle se referme. Antinéa passe le relais
à ses sœurs par l’intermédiaire
d’une amulette. Durant les mois qui suivirent
la première du film, combien y eut-il d’Antinéa,
de Morhange et de St-Avit ? Combien furent-ils à
traverser l’écran pour tenter de transgresser
les tabous ? Combien firent ce voyage d’aller
et retour entre le rêve et la réalité,
entre la raison et le désir pour «être»
Morhange, St-Avit ou Antinéa ?
Tout fonctionne dans ce film sur un rythme binaire.
Les zones d’ombres s’opposent aux zones
de lumières, à l’intérieur
d’une même scène ou d’une
même image. Les personnages aussi présentent
tous deux facettes. Antinéa la déesse
et Antinéa la diablesse. Morhange, séduisant
compagnon mais monstre d’égoïsme.
Le St-Avit, nerveux, impatient, à fleur de
peau du début et le St-Avit passionné
et serein de la fin. L’immensité de la
salle du trône s’oppose à l’intimité
de la chambre. Le désert au palais.
En perpétuel mouvement d’un univers à
l’autre, l’âme et le corps ne peuvent
se fixer car les scènes se succèdent
rapidement et ne nous laissent jamais le temps de
nous installer. Constamment déséquilibrés
nous voguons à travers une tempête qui
nous laissera anéantis sur l’image de
la fin : trois points qui s’enfoncent dans le
centre de l’écran vers un futur aléatoire,
exactement comme les trois points de suspension à
la fin du texte de Platon.
Chacun apparaît ainsi dans ce qu’il a
de meilleur ou de pire. Nous sommes tout cela et rien
à la fois. Comme si l’être humain
ne pouvait osciller qu’entre des tendances violemment
contradictoires. Nous ne sommes pas un mais plusieurs,
ni lumière ni ombre, toujours les deux à
la fois. C’est pour cela que l’enracinement
est impossible, la fusion vouée à l’échec.
Mais si dans la vie il est difficile d’admettre
cet état de fait, le rêve peut nous permettre
d’y croire. Et c’est le grand avantage
du cinéma que de nous permettre cette chose-là.
Marcel Carné qui fut longtemps l’assistant
de Feyder disait de lui : «Il est l’homme-cinéma.
Il voit cinéma, pense cinéma, vit pour
le cinéma»
La scène où Morhange «voit»
la mort de Massart en est la plus belle illustration.
Massart, au bout de son délire contemple la
fenêtre de sa chambre qui se découpe,
immense, sur la gauche de l’écran. Dans
sa chambre, Morhange, le dos à la sienne, fixe
le carré de lumière projeté par
celle-ci sur le mur d’en face, dans la même
partie gauche. Spectateur parmi les spectateurs il
contemple cette tache lumineuse comme nous contemplons
l’écran. Morhange n’est plus seul.
Nous sommes tous derrière lui, à guetter.
Massart s’approche de la fenêtre et se
jette dans le vide. Sur le mur de la chambre de Morhange,
une ombre passe. Comme pour la première scène
dans le désert, Feyder réussit à
nous transporter au-delà de l’écran
pour nous attirer au plus près de l’action.
Et lorsque Morhange se retourne, nous avons envie
de faire pareil. Histoire de trouver le responsable
d’une telle tragédie.
Cinéma dans le cinéma, tout dans le
film de Feyder repose sur notre implication directe.
Sa mise en scène nous interdit de rester «en-dehors»,
chaque plan nous oblige à pénétrer
au cœur de l’action. En ce lieu magique
qui fait de nous des héros.
Avec l’Atlantide, Feyder renoue avec la tradition
poétique. Il nous parle d’un mythe de
manière mythologique. Il fait de nous, non
pas les spectateurs mais les acteurs du film. Dès
lors, nous pouvons sortir du cinéma comme les
chasseurs de Lascaux sortaient de la grotte : protégés
des dieux et le regard lumineux.
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
2003
600 000 F ! Alphonse Frédérix, cousin
de Feyder et administrateur de la Banque Thalman et
Cie, à Paris, avance les fonds sans se douter
que le film coûtera à la fin, trois fois
plus. (H. Dumont - L’écran Fantastique
- n° 58 - juillet 85).
Romain Pinès, administrateur délégué
de la Société Internationale Cinématographique
(Paris).
Manifeste Dada (Tristan Tzara). Pour les dadaïstes,
l’art, reflet d’un ordre politique et
social décadent, est à la fois inutile
et impossible. Il faut apprendre à oublier
le passé. Lorsque ce mouvement perdra de son
importance, il sera relayé dès 1924
par le courant surréaliste.
En 1921, Louis Salabert fait paraître un article
intitulé Le film corrupteur (article cité
dans : La société française à
travers le cinéma de René Prédal
- Armand Colin - 1972) : «(...) Je m’en
voudrais de détailler le scénario de
pareilles ignominies. Qu’il suffise de dire
qu’il se dégage de ces scènes
de frénésie sensuelle un appel si direct
aux satisfactions immédiates que de tels spectacles
constituent un attentat qualifié aux mœurs
(...) Et quand on songe que c’est dans l’obscurité
complice que se délivrent de si troublantes
leçons : qu’enfants, jeunes gens et jeunes
filles sont à la merci de voisinages inquiétants,
imprévus ou délibérément
choisis; que le mal, enfin, se passe de maître
ou qu’il suffit d’un tour de main pour
l’enseigner à qui l’ignore, peut-on
calculer la somme de ruines morales que représente
un de ces spectacles d’où émanent
comme des effluves de luxure ?»
Il faudra attendre Ben-Hur en 1926 et West Side Story
en 1961 pour égaler ce record.
1 300 000 morts, plus 110 000 mutilés !
Dès ses origines, l’Eglise catholique
fit la guerre à cette coutume pour finalement
remplacer les amulettes païennes par des saints
«homologués».
Celle qui opposa, dès le début, les
Frères Lumière à Méliès
et Delluc à Feuillade. D’autant plus
que Feyder avait débuté au cinéma
en 1912 en étant acteur pour Méliès,
Feuillade et Ravel.
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