
Pabst
en tournage...

L'Atlantide
selon Feyder

Pierre Benoit
|
FILMOGRAPHIE
Analyses comparées :
FEYDER / PABST
par Françoise Marchand
C’est la comparaison des limites spatiales
et temporelles de ces deux premières versions
qui permet d’en dégager toute la force.
Loin d’être le fruit du hasard, la réalisation
de ces films reflète un état d’esprit
propre à chacun de ses réalisateurs.
Si certaines distances sont prises avec le roman ou
le mythe platonicien il reste que par la rigueur de
leur construction, ces Atlantides représentent
deux grandes leçons de cinéma.
Limites temporelles car Feyder tourne son film juste
après une guerre, Pabst réalise le sien
dans une période trouble qui annonce une catastrophe.
Cet espace, historiquement, débute avec les
«années folles» et s’achève
sur les préludes à une nouvelle dictature.
Limites spatiales, car si l’écran, comme
une porte ouverte est franchissable chez Feyder (l’initiation),
Pabst de son côté, l’élève
en frontière (l’interdit).
1 - Les limites temporelles
a - L’histoire
Après quatre années d’une guerre
particulièrement éprouvante et meurtrière,
les hommes et les femmes de cette première
période des années 20 éprouvent,
non seulement le besoin d’oublier, mais aussi
celui de ne pas trop songer à un avenir qui
se révèle incertain. Ils vont donc s’étourdir
de plaisirs et sacrifier à Eros dans une totale
liberté.
L’émancipation féminine, conséquence
de la guerre, n’est pas étrangère
à ce phénomène. En effet, après
avoir, professionnellement et socialement remplacé
les hommes, les femmes découvrent les avantages
d’être autonomes financièrement
et intellectuellement. Une des principales manifestation
de cette révolution est d’ordre vestimentaire.
Finis les corsets qui empêchaient de respirer
et les superpositions de jupons qui encom-braient
la démarche. Désormais, les jupes s’arrêtent
aux genoux. Les longues séances de coiffure
sont remplacées par un coup de brosse dans
des cheveux courts. Quant à l’amour,
il perd un peu de son sens «matrimonial»
pour ouvrir sur la notion de plaisir. Les femmes s’autorisent
enfin à changer de partenaires au gré
de leurs désirs.
Visibles essentiellement dans la société
bourgeoise, ces mutations n’en sont pas pour
autant aussi superficielles qu’on pourrait le
croire. Elles annoncent une autre révolution
: la révolution intellectuelle.
Côté science, le mathématicien
Hilbert élabore sa «théorie des
ensembles», Einstein celle de la «relativité»
et Heisenberg le principe «d’indétermination».
En médecine on découvre les hormones,
l’insuline et les rayons X. En philosophie,
Heidegger et Jaspers donnent une nouvelle dimension
à la pensée existentialiste en abordant
la notion de «l’absurde» et Freud
celle «d’inconscient».
Cette volonté d’oublier leurs angoisses
qui poussent les hommes et les femmes des années
20 à fuir les réalités quotidiennes
aboutit, en 1924, au «Manifeste du Surréalisme»
signé par André Breton. C’est
l’époque d’Hemingway et de Miller
mais aussi celle de Bernanos et Mauriac.
En peinture, Matisse, Ernst ou Dali bouleversent les
notions de couleur et de représentation. Une
même volonté de renouveau s’empare
des musiciens : Satie, Schönberg d’un côté,
Armstrong ou Gershwin de l’autre.
Le cinéma passe du muet au parlant. Mais en
octobre 1929, le crack boursier de Wall Street fait
l’effet d’une bombe. L’euphorie
laisse la place à l’inquiétude.
En France, les années folles deviennent les
années noires.
De 1919 à 1933, l’Allemagne qui vivait
sous le régime de la république de Weimar
s’écartèle entre l’extrême
droite nationale-socialiste et l’extrême
gauche communiste. L’efferves-cence intellectuelle
qui débute avec Gropius et la construction
du Bauhaus en 1919 et qui verra l’émergence
d’artistes comme Klee et Kandinsky pour la peinture,
Fritz Lang et Murnau pour le cinéma, s’achève
peu à peu. En 1925, avec près de 40%
des voix, les nationaux-allemands prennent la tête
du gouvernement. La crise économique de 1929-1930
ruine tous les espoirs des modérés et
après une campagne savamment orchestrée,
Hitler prend légalement le pouvoir en janvier
1933. Né avec le culte d’Eros, les années
20 s’achèvent dans l’ombre de Thanatos.
Situés chacun à un bout de cette période
qui commence dans l’insouciance et le rêve,
pour sombrer dans le marasme d’un quotidien
sans espoir, les films de Feyder et de Pabst font
de nous les témoins visuels de cette époque.
La représentation de la société
des années 20 chez Feyder se manifeste de plusieurs
façons. Après avoir été
sauvé de la mort dans le désert, St-Avit
est renvoyé en France. Là, il tente
d’oublier dans les plaisirs de la fête
l’aventure qui lui est arrivée. Une scène
dans un cabaret parisien nous montre un St-Avit que
ni la musique, ni la joyeuse ambiance n’arrive
à distraire.
Dans le palais d’Antinéa, l’architecture
et les décors reflètent les goûts
de l’époque pour les volutes, les surcharges,
l’orientalisme. Les tenues de la princesse vont
de la simple tunique en tissu aérien qui la
dévoile à demi, aux robes de soirée
de velours chatoyant ou de taffetas lumineux. Plumes,
bijoux et maquillage complètent la comparaison
avec la grande bourgeoise des années 20. Antinéa
fume, rit, choisit et ne dédaigne pas fréquenter
l’immense bibliothèque. Elle est une
femme moderne, même si son apparence n’est
pas celle d’une «garçonne»
comme l’aurait souhaité Feyder.
Onze ans plus tard, c’est exactement l’inverse
chez Pabst.
L’histoire débute alors que St-Avit est
déjà revenu à Hassi-Inifel. Pour
seule distraction il écoute silencieusement
la radio face au désert. Le fort militaire
est austère alors que chez Feyder, la présence
de palmiers et la cabane en bois de l’officier
donne franchement dans l’exotisme.
Le palais d’Antinéa n’est plus
au milieu d’une palmeraie mais dans les souterrains
d’un village sinistre écrasé de
chaleur. En surdimensionnant l’architecture
de son Atlantide, Pabst se rapproche de l’esthétique
de «Metropolis» (F. Lang) et traduit comme
chez ce dernier l’écrasement des valeurs
individuelles et des libertés.
Quant aux tenues de Brigit Helm, si les tissus en
sont de qualité (brocart pour la scène
de rencontre avec St-Avit, mousseline de coton ou
de soie par la suite) les coupes sont d’une
extrême sobriété. Enfin, l’Antinéa
de Pabst ne rit pas aux éclats, ne mange pas
de sorbet à la rose et ne fume pas. Elle joue
aux échecs, mécanique, silencieuse.
Chez Feyder, l’ambiance générale
est à la volupté, aux plaisirs. Les
personnages, comme des papillons, y recherchent la
lumière et s’y brûlent les ailes.
Chez Pabst, l’austérité et la
rigueur règnent en maîtres et si St-Avit
écarquille les yeux, ce n’est pas sous
l’effet de la surprise, mais sous celui de l’angoisse.
Lumière et effervescence d’un côté,
ombre et retenue de l’autre. Ces deux attitudes
s’opposent comme s’opposent tout simplement
les conséquences de la guerre. Feyder appartenait
au clan des vainqueurs sans espoir, Pabst à
celui des vaincus humiliés.
b- Les durées
Autant le film de Feyder prend son temps, autant celui
de Pabst ne le perd pas. Huit mois dans le désert
pour le premier, 3 h 15 de projection. Cinq mois pour
le second, trois versions différentes pour
une durée d’environ 90 mn chacun. La
conséquence directe de ces conditions de tournage
est l’adéquation entre le temps et l’espace.
Pour Feyder, le désert est une immensité
où pour rejoindre l’horizon il faut du
temps. Chaque scène nous transporte au rythme
des chameaux, ou à celui des hommes dont la
marche dans le sable est ralentie par la chaleur.
Le réalisateur débute aussi son film
par la découverte de St-Avit, mourant de soif
dans le désert, nous le suivons dans sa guérison
puis sa convalescence et assistons à son retour.
Une longue boucle qui permet de comprendre pourquoi
après avoir failli mourir dans un autre combat,
les hommes de 1921 s’identifièrent au
lieutenant. Eux aussi durent affronter pour un grand
nombre l’hôpital et les hallucinations.
Leur retour à la vie civile ne pouvait se faire
que dans l’oubli des horreurs qu’ils avaient
vécues et le désir de redécouvrir
l’amour.
Les longues promenades de St-Avit dans le désert
montre aussi l’absence de repères. «Déboussolés»,
le lieutenant et les spectateurs ne peuvent fixer
les yeux que sur l’horizon et c’est vers
cette limite, comme un mur mitoyen entre deux univers,
que nous entraîne Feyder dès les premières
images du film.
Pabst au contraire, nous transporte à la vitesse
d’une onde radio de Paris à Hassi-Inifel.
Le film débute par une émission sur
l’Atlantide dans un studio, la caméra
focalise sur le micro puis lorsque le champ s’élargit
nous découvrons St-Avit, penché sur
son poste. Pas de fioriture, pas de digression, nous
sommes plongés directement au cœur d’un
mystère et des pensées d’un homme.
Ce raccourci, d’une terrible efficacité
ne nous donne pas le choix. Plus question de rêver,
c’est à une réalité autrement
plus douloureuse que nous sommes confrontés.
Et si le St-Avit de Feyder prend le temps d’une
méditation face à la nuit qui tombe
sur le désert pour avouer le meurtre de Morhange,
celui de Pabst nous l’assène en quelques
répliques.
Le personnage de Morhange est lui aussi introduit
avec force détails en 1921 : détour
par l’abbaye, sur ses travaux de recherches,
sur son arrivée dans le désert. En 1932,
Pabst nous projette directement en plein cœur
de la mission qui va mener les deux hommes au royaume
de l’Atlantide.
Afin de justifier leurs points de vues, les réalisateurs
vont ensuite opter chacun pour des thèmes différents.
Privilégiant la version Le Mesge, Feyder va
insister sur la découverte des inscriptions
en tifinar dans la grotte, sur la modernité
et la richesse de la bibliothèque puis l’entrevue
avec l’archiviste et la visite dans la salle
de marbre rouge. Pabst supprime tout ce passage. Par
contre, il effectue un détour par un théâtre
parisien pour privilégier la thèse de
Bielowsky.
Ces deux points de vue s’effectuent, avant la
rencontre avec Antinéa pour le premier, après
pour le second. Le choix de ce montage n’est
pas innocent car dans le premier cas, le cérémonial
de la rencontre est en rapport avec les origines divines
de la princesse et ajoute une dimension magique à
la rencontre. St-Avit s’attend à rencontrer
une princesse et il la rencontre. Dans le deuxième
cas, nous croyons être en présence d’une
déesse (Bielowsky la présente en ces
termes : une reine, une déesse, une femme...)
mais nous révèle après, qu’en
fait il s’agit d’une fille ordinaire.
Les deux réalisateurs choisissent donc de nous
montrer Antinéa comme un leurre mais si le
premier nous fait passer de la réalité
au rêve, le second fait exactement l’inverse.
Pour arriver jusque-là, Feyder a utilisé
un parcours qui s’apparente au cheminement à
l’intérieur d’un labyrinthe à
voie unique. Une première avancée met
l’émotion en état d’alerte
: l’homme trouvé dans le désert
va-t-il mourir ? Puis, par une lente progression d’avant
en arrière (principe du flash-back comparable
au flux/reflux du labyrinthe), l’histoire progresse
vers son dénouement. Pabst, lui, nous fait
tomber à la verticale dans un puits sans fond,
tout comme St-Avit s’enfoncera dans le désert
à la fin, sans laisser de trace derrière
lui. Et cette dernière conception n’est
pas la moins chargée de significations.
Chez Feyder, après avoir raconté son
aventure au lieutenant Ferrières, St-Avit a
provoqué en lui un désir et l’entraîne
dans la suite de l’histoire. Il lui passe en
quelque sorte le relais. Un cycle s’achève,
un autre va renaître et l’Atlantide de
Feyder s’inscrit ainsi dans la conception cyclique
du temps. La vie, l’amour, la mort ne sont que
les différentes phases d’un monde en
perpétuel mouvement. La parole du cinéaste
rejoint, à travers les siècles, celle
du poète de l’Antiquité grecque
et nous révèle «ce qui est, ce
qui fut et ce qui sera». Ainsi Morhange est
rendu à l’éternité. Contrairement
à ses prédécesseurs, Antinéa
lui donne «une sépulture chrétienne».
En respectant des convictions qui ne sont pas les
siennes, la princesse donne à cet homme la
plus belle preuve d’amour. En confiant sa dépouille
à la terre, elle lui permet, au-delà
de la disparition du corps, d’accéder
à une autre vie.
Pabst, encore une fois réagit autrement. A
la fin du film, St-Avit s’échappe discrètement
à la suite de Cegheïr-ben-Cheïkh
et, le temps que Ferrières réunissent
des hommes pour partir à sa recherche, le vent
s’est levé et efface les traces. Feyder
nous entraînait vers l’horizon à
la suite de ses deux héros. Pabst intercale
un rideau de sable et nous oblige, comme Ferrières,
à faire demi-tour. Convaincu de la folie de
St-Avit, le lieutenant ne peut le suivre vers cette
limite impalpable qui, tel le brouillard, mettrait
sa vie en danger. Au-delà de ce fleuve de sable,
c’est la mort.
Les égarements d’un homme halluciné
d’amour iront rejoindre ceux de l’âme
de Morhange. Car c’est une des images les plus
tragiques du film (dans le sens de la tragédie
grecque) que celle de la dernière vision que
nous avons du capitaine. Lorsque St-Avit est entraîné
par Tanit-Zerga hors du palais, il aperçoit
le corps de son ami déposé dans un couloir.
En dernier hommage et certainement par culpabilité
il pose sur son torse un chapelet puis il s’éloigne
rapidement. L’âme de ce corps abandonné
sans sépulture entre le monde des vivants et
celui des morts est condamnée à l’errance.
Conception cyclique du temps, donc vision d’espoir
chez l’un, abandon et désespoir chez
l’autre. Deux versions d’une même
histoire qui s’opposent dans le temps comme
s’opposent dans l’espace, le monde aérien
et le monde souterrain.
2 - Les limites spatiales
Les limites temporelles qui situent le film de Feyder
dans le monde des vivants et celui de Pabst dans le
monde des morts trouvent leurs correspondances dans
le traitement des espaces. Dès le début
le ton est donné.
Ouverture chez Feyder avec la scène du désert,
enfermement chez Pabst avec le studio radio. Attirés
par l’écran chez le premier au point
de le traverser pour rejoindre les personnages et
participer avec eux à une grande aventure,
nous restons auditeurs chez le deuxième. L’immobilité
des personnages face à leur TSF nous oblige
à la même immobilité, voire à
retenir notre respiration. Signe que nous allons être
les témoins impuissants d’un drame.
Entre la grande aventure de l’un et le drame
de l’autre il y a pourtant une même source
d’inspiration, mais les réalisateurs
vont les projeter en mondes antinomiques. A aucun
moment il ne peut y avoir rencontre car la limite
du regard chez Feyder se situe derrière les
personnages, chez Pabst, elle est devant.
L’horizon est une limite au-delà de laquelle
nous ne pouvons aller. Insaisissable il est une frontière
entre la réalité et le rêve, raison
pour laquelle Feyder l’utilise comme un écran
où vont se projeter des hallucinations (délire
de St-Avit à l’hôpital), des ombres
(Morhange et l’ombre de Massart sur le mur),
des mirages (visions de Tanit). Pour Pabst, l’horizon
est un lieu de perdition, derrière c’est
l’enfer. Avec le réalisateur allemand
nous rejoignons le territoire d’Hadès
et dans le fond d’une grotte, une divinité
chthonienne sacrifie symboliquement une pièce
noire d’un jeu d’échec (1). Le
palais de cette Antinéa oppose donc ses enfouissements
aux luminosités de celui de Feyder.
Symbole à la fois de matrice et de tombe, la
descente aux enfers représentait pour les Grecs
l’épreuve ultime de l’existence
qui emplissait l’âme de terreur. Le monde
d’Hadès devait donc rester invisible.
Raison pour laquelle Pabst situe le royaume de la
princesse sous terre et que même là,
il s’arrange pour l’occulter par la présence
systématique en premiers plans de colonnes,
de voiles, de grilles jusqu’à la scène
finale où un rideau de sable sépare
définitivement St-Avit et Ferrières,
frontière symbolique entre le monde de la raison
et celui de la folie.
Décrite comme un enfermement, la folie chez
Pabst se traduit par des univers clos sur eux-mêmes.
Ainsi le studio radio, qui mène directement
à un autre univers clos : le fort avec ses
hautes murailles. Du fort on passe à une tente
dans le désert et de la tente, via les grottes,
on arrive dans un village ou St-Avit se perd dans
un dédale de ruelles. Puis c’est la descente
au tombeau.
Dans ce palais souterrain la lumière ne nous
est donnée que par des flambeaux ou des sources
mystérieuses qui ajoutent ainsi un peu plus
à notre sensation d’étouffement.
Pour achever cette impression, la caméra n’a
que peu d’amplitude gauche/ droite (toujours
un élément de décor lui interdit
d’aller au-delà) et lorsqu’elle
se permet un mouvement haut/bas c’est pour nous
faire assister, soit à la déchéance
d’un personnage (plongée dans la cave
où Bielowsky s’adonne à la boisson)
soit à la soumission d’un autre.
La verticalité qui caractérise le film
de Pabst s’oppose à l’horizontalité
chez Feyder. Chez ce dernier, les lumières
nous parviennent la plupart du temps par des sources
latérales et naturelles (portes ou fenêtres).
Ainsi, lorsque Morhange quitte sa chambre pour aller
à la recherche de Massart, le cadre de lumière
dans lequel il apparaît provient de la chambre
éclairée par l’immense baie qui
ouvre sur la palmeraie. Lorsqu’il lit dans sa
chambre, le soir, il règle l’intensité
d’une lampe au-dessus de sa chaise. Autre exemple,
lorsque le capitaine refuse la première fois
d’écouter Antinéa il regarde vers
le bord gauche de l’écran qui se superpose
au bord de la fenêtre. En projetant son regard
au-delà de cette double limite, Morhange semble
éclairé par un soleil qui se situerait
de notre côté. Même procédé
lorsque St-Avit contemple la palmeraie d’une
fenêtre, située sur le bord droit de
l’écran cette fois-ci.
Afin de faire reculer encore plus les limites contraignantes
de l’écran, Feyder fait entrer ou sortir
ses personnages par les diagonales gauche et droite
ou creuse les volumes par des jeux de miroirs.
Dilatation du temps et de l’espace chez l’un,
contraction chez l’autre, deux notions qui s’ajoutent
à notre implication, active chez Feyder, passive
chez Pabst. Cette position (caméra subjective
et caméra objective) trouve sa plus belle illustration
dans la scène où St-Avit et Tanit, lors
de leur fuite, se précipitent vers le point
d’eau.
Chez Feyder, nous courons avec les deux personnages,
nous soulevons la dalle et la caméra plonge
avec notre regard dans le fond à sec du puits.
Chez Pabst, les deux personnages courent vers nous,
la caméra se rapproche du sol lorsqu’ils
s’agenouillent et soudain nous contemplons des
visages terrorisés car la caméra est
dans le fond du trou.
Une fois de plus le point de vue est aérien
chez l’un, souterrain chez l’autre et
le croisement de ces différentes notions (verticalité,
horizontalité, gauche, droite, haut, bas) auxquelles
s’ajoutent celles du temps, délimitent
un ultime champ d’analyse : les personnages.
3 - Les personnages
Antinéa et St-Avit cadrent parfaitement avec
leurs temps. La voluptueuse de Feyder s’oppose
à la hiératique de Pabst. L’impatient
St-Avit du premier contraste avec le tourmenté
du second. La mutine et espiègle Tanit de 1921
ne ressemble guère à celle, douce et
rêveuse de 1932. En complète opposition
aussi, le personnage de Morhange mérite que
l’on s’y arrête un peu plus car
c’est Jean Angelo, acteur réputé
et neveu de Sarah Bernhardt, qui prête deux
fois sa haute stature au capitaine, à onze
ans d’intervalle. La distance qui sépare
les deux interprétations est immense.
Chez Feyder, Morhange est un personnage lumineux.
Sa foi et sa joie l’éclairent de l’intérieur.
Calme, serein, à aucun moment on ne peut lui
en vouloir de résister à la princesse
tant il semble comblé par ses propres convictions.
Même lorsqu’il saisit la jeune femme par
les poignets, nous avons la sensation qu’il
agit plus pour la calmer et se défendre que
pour lui montrer qui est le maître.
Dans le roman de Pierre Benoit, cet aspect du personnage
apparaît dans la première partie. Ainsi
lorsque dans le désert il donne à boire
à l’âne, il se prive d’une
eau très précieuse et assume cette générosité
ambiguë jusqu’à l’étape
suivante. Ambiguë, car on ne sait si en cet instant
il agit par bonté naturelle ou par obéissance
à la loi religieuse qui consiste à partager
avec les humbles. Habité d’un stoïcisme
sans faille il reste un homme respectable, jusqu’à
cette réaction stupide après la proposition
d’Antinéa de leur rendre la liberté
à lui et son compagnon. Cette soumission aveugle
à loi militaire détruit brutalement
l’impression de force tranquille qui émanait
du personnage pour ne plus laisser place qu’à
la force tout court.
Feyder ne nous donne à voir que le premier
aspect du personnage. Sobriété du jeu,
sourire juvénile, regard lumineux, parfois
ironique, tout est séduisant dans cet homme
et n’importe qu’elle femme en tomberait
amoureuse. Et c’est peut-être là
que la position de Feyder apparaît le mieux.
Il fait de Morhange un personnage tellement parfait
qu’il ne peut-être coupable de rien. Ajouté
à cela que le réalisateur nous montre
St-Avit agissant sous l’empire de la drogue
et poussé jusque dans la chambre du capitaine
par Antinéa, nous arrivons vite à la
conclusion que dans toute cette histoire, seuls les
deux hommes sont victimes d’une femme-bourreau
parfaitement consciente de ses actes. Sacrifié
sur l’autel de la vengeance, Morhange devient
alors un martyr dont la couronne de cheveux blancs
autour de ce visage pourtant jeune laissait, depuis
le début, deviner la grâce.
Chez Pabst, l’ange blanc devient un ange noir
et ce, dès les premières séquences
dans le désert. Comment un homme, qui porte
en sautoir un chapelet peut-il refuser une sépulture
à un mort, même réduit à
l’état de squelette ? Un simple geste,
même symbolique, eut suffit. En fait, ce personnage
sur le visage duquel, à aucun moment dans le
film, on ne verra un sourire, accepte de se soumettre
à toutes les lois, la militaire, la religieuse
et celle du désert mais surtout pas aux désirs
d’une femme et ce premier refus à la
jeune journaliste nous met sur la piste du second.
Morhange face à Antinéa s’interroge
:
- Pourquoi moi ?
- Parce que je vous ai choisi, répond-elle.
- C’est peut-être la coutume des femmes
de votre pays, ce n’est pas celle du mien,
conclut-il.
Ce pays dont parle le capitaine n’est ni l’Allemagne,
ni la France, mais l’univers intérieur
d’un homme enfermé dans une tradition
méprisable et ridicule. C’est dans la
manière de filmer la rencontre entre leurs
héros que les réalisateurs se dévoilent
le plus clairement.
Chez Feyder, la rencontre Morhange/Antinéa
se passait dans la douceur, l’élégance
des gestes. La caméra, à hauteur des
personnages nous incluait dans la conversation et
faisait de nous des invités. Chez Pabst, il
n’y a pas rencontre, il y a volonté de
soumettre et on s’étonne de la soudaine
fascination d’une princesse qui s’était
pourtant révélée jusque-là
parfaitement impertur-bable.
En filmant cette scène en plongée vertigineuse
le réalisateur nous oblige à nous situer
du côté de Morhange, du côté
du pouvoir. Cet homme qui semble parler du haut d’une
tribune et qui étend son immense ombre sur
l’échiquier d’un divan où
deux petites silhouettes finissent par se confondre
avec le décor, n’est pas sans rappeler
l’ombre d’un autre personnage dont le
discours subjuguait déjà les foules.
Là aussi, position ambiguë du réalisateur.
Que veut-il montrer ? La soumission obligatoire d’une
femme face à celui qui vient de parler, ou
le danger qui se profile dans l’ombre du pouvoir
de fascination d’un homme dont le discours se
révèle pourtant sans promesse ?
On connaît le peu de consistance politique de
Pabst qui passait volontiers aux yeux de ses contemporains
pour une girouette (2). Mais il nous présente
Morhange de manière tellement odieuse qu’il
ne peut s’agir que d’une vraie prise de
position et à la fin nous sommes presque soulagés
de le voir mourir. Celui qui avait refuser une sépulture
à un homme connaîtra alors le même
tragique destin.
A part Tanit-Zerga et Clémentine, aucuns des
personnages principaux du film ne sont vraiment sympathiques.
Ce n’est pas un hasard si ce sont justement
ces filles du peuple (la servante et la danseuse de
cabaret) qui concentrent sur elles deux la douceur
et la vie. Ce milieu exerçait une réelle
fascination sur Pabst et le regard qu’il pose
sur ces femmes, s’il est lucide, n’en
est pas moins débordant de tendresse.
Feyder aborde ses personnages de manière tout
aussi lucide. Tous sont attachants, par leurs forces
ou leurs faiblesses, c’est cette humanité
qui permet aux spectateurs de s’identifier aux
héros. Chez Pabst, il y a entre la vie et la
mort un rideau de sable qui nous oblige à choisir
notre univers. On ne peut être que d’un
côté ou de l’autre, ni rêve,
ni révélation. Dans cette Atlantide,
la direction principale est celle de la chute (chute
des âmes, chute des corps, chute d’objets,
chute des regards accompagnées le plus souvent
de mouvement de caméra en plongée).
Rien d’autre ne nous est proposé que
le désespoir.
Chez Feyder, le mouvement naturel est celui qui nous
mène de notre place vers l’horizon. Là
aussi les exemples sont nombreux et témoignent
de la volonté du réalisateur à
nous impliquer personnellement dans sa démarche.
En plaçant son Atlantide et Antinéa
au bout d’une longue route qui mène au
rêve, fusse-t-il mortel, Feyder nous permet
de nous échapper vers la lumière tout
comme St-Avit et Ferrières, après une
nuit de confidences s’échapperont dans
le soleil levant.
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
2003
(1) Dans la Grèce antique, il était
de tradition de sacrifier des animaux noirs aux divinités
chthoniennes et des animaux blancs aux divinités
olympiennes.
(2) Barthélemy Amengual décrit la personnalité
de Pabst en ces termes : «Ainsi porté
par le temps, quand les plus grands portent leur temps,
Pabst est un contemporain passif. Il suit. Expressionnisme,
naturalisme, sexualisme, futurisme, internationalisme,
antinazisme, exotisme, nazisme, dénazification,
mysticisme, agnosticisme, toutes les étapes
franchies par sa nation, par sa classe, se retrouvent
dans sa carrière d’artiste. Ce n’est
pas dire qu’il fut homme sans foi. Tout au contraire.
Mais perméable, trop irrésolu pour les
trouver en lui, il tenait sa foi et sa force du courant»
. Déclaration citée par Gabrielle Hardy-Engelson
dans la revue «Littérales» n°
18 de juillet 96 (Université de Paris X - Nanterre)
et consacrée à l’Atlantide.
|