FILMOGRAPHIE
Analyse du film
L'ATLANTIDE de Jean KERCHBRON (1972)
par Françoise Marchand

Un duel absurde entre un homme et une femme où les jeux de l’amour se réduisent à un jeu de guerre entre les sexes. Ici, les deux mondes ne se rencontrent pas face à face, ils se tirent dans le dos.

1 - L’histoire

(...)(1) Après avoir fait connaissance de St-Avit, Antinéa présente Tanit. Cette dernière s’approche de sa maîtresse, leurs visages se touchent, leurs lèvres se frôlent et la reine griffe au sang l’épaule de la jeune fille. A la suite de cette étrange démonstration, Antinéa met un anneau au doigt du lieutenant et l’invite à s’asseoir à ses côtés. Plus tard, après avoir été raccompagné dans sa chambre par Tanit, St-Avit part explorer le palais. Ses pas le mène vers la crypte où il surprend une conversation entre la reine et Morhange.
Elle récite un poème de Baudelaire et face au capitaine qui lui reproche ses mœurs barbares, elle fait remarquer à celui-ci que se sont les hommes qui ont, depuis des siècles, des mœurs barbares et font subir des affronts aux femmes. Elle cite Ulysse, Thésée, Jason, César, Titus, crie sa haine des hommes, et explique à un Morhange médusé qu’elle ne fait que venger toutes ses sœurs humiliées, Calypso, Circé, Ariane, Cléopâtre, Bérénice...
Enfin, elle passe un anneau au doigt du capitaine qui décide de le garder en signe de solidarité avec tous ceux qui sont déjà morts à cause d’elle. (...)(2).

Etonné de ne plus voir son ami, St-Avit part à la recherche de celui-ci et rencontre une deuxième fois Antinéa. Obsédée par toutes les femmes qui furent bafouées par des hommes, elle récite des tirades de «Bérénice» et explique à St-Avit comment sont morts tous ses amants.
Un peu plus tard, Le Mesge s’inquiète du fait qu’Antinéa, pour la première fois de sa vie, refuse que Cegheïr-ben-Cheïkh aille à la recherche des deux portugais perdus dans le désert. Tanit indique alors à St-Avit, fou d’amour et de jalousie, le chemin de la chambre de la reine.
Celle-ci a demandé à voir Morhange et pendant qu’elle ôte quelques voiles, St-Avit se cache derrière un rideau. Le capitaine arrive et Antinéa propose de lui rendre la liberté ainsi qu’à St-Avit. Auparavant elle souhaite savoir pourquoi il se refuse à elle.

- Parce que je vous aime.
Morhange propose alors à la reine de s’enfuir avec lui.
- Détruis ton château et l’abominable théâtre de tes amants pétrifiés, pars avec moi !
- Jamais je ne serai ta captive !
- Jamais je ne serai ton prisonnier !


Devant l’homme qui refuse de céder et qui promet, s’il a la liberté, de revenir avec l’armée, Antinéa se met en colère, profère des menaces puis elle le chasse. C’est alors, que la reine aperçoit St-Avit. Elle lui demande de la venger de l’affront qu’elle vient de subir et met entre ses mains un petit marteau d’argent. (...) (3)

2 - La guerre des sexes

L’univers des deux hommes et d’Antinéa, chez Feyder comme chez Pabst, appartenait au même temps historique. Début des années vingt chez l’un, fin des années trente chez l’autre. Pal et Cottafavi situaient leur histoire dans l’Antiquité, les deux mondes étant séparés par des distances géographiques et technologiques. Pour E.G. Ulmer, c’est le monde moderne de Pierre et Robert qui rencontre celui, plus traditionnel, de Cegheïr-ben-Cheïkh et d’Antinéa. Il manquait l’inverse de cette proposition. C’est Jean Kerchbron qui nous l’offre. Ici le traditionnel rencontre la modernité, Morhange et St-Avit semblent dépassés à la fois par le temps et par les événements.
A mi-chemin entre les deux, la caméra du réalisateur se fait tour à tour nostalgique ou contemporaine. C’est ce va-et-vient entre deux notions incompatibles qui fait toute la richesse du film mais aussi toute son ambiguïté.

Les événements historiques marquent toujours les créateurs et leurs œuvres. Soit qu’ils s’inscrivent en opposition à leur époque, soit qu’ils y adhèrent. En 1961, Ulmer nous offrait une vision particulièrement soumise de la femme et portait sur l’avenir de Pierre et Zinah un regard «irradié» de bons sentiments. En 1972, Jean Kerchbron nous offre exactement le contraire : une femme révoltée, une écorchée vive qui crie vengeance et la vision d’un monde où les êtres se jouent une perpétuelle tragédie. Mais alors qu’il suit à la lettre le roman de Pierre Benoit jusque dans certains dialogues repris in extenso, le réalisateur ne retient de la belle Atlante que la vision qu’en a Le Mesge : «Avez-vous réellement oublié à quel point les belles reines barbares de l’Antiquité ont eu à se plaindre des étrangers que la fortune poussa vers leurs rivages ? (...) Ces messieurs vivaient largement de la beauté de la dame et de ses richesses. Puis, un matin, ils disparaissaient. (...) Il était temps que les fils de Japhet payassent aux filles de Sem ce formidable arriéré d’injures.» (4)

La raison qui poussa Jean Kerchbron à ne s’attacher qu’à cet aspect et à transformer la petite fille de Neptune en féministe caricaturale tient en une date : 1968. La France d’après-guerre, celle du baby-boom et du grand renouveau économique s’est étiolée. Du moins pour une certaine partie de la société. Aux grands espoirs de toute une population de devenir sinon riche, du moins de vivre correctement, a succédé la prise de conscience qu’une seule catégorie de cette société s’était enrichie au détriment de l’autre.

L’accession à l’âge de la réflexion politique des enfants de l’après-guerre, ajoutée aux difficultés économiques et au chômage réunissent dans un même mouvement contestataire étudiants et ouvriers. Sur les pavés parisiens et dans toutes les grandes villes de France, hommes et femmes se retrouvent côte à côte pour tenter de changer le monde. Mais si les ouvriers revendiquent en tant qu’ouvriers, et les étudiants en tant qu’étudiants, les ouvrières revendiquent en tant qu’ouvrières et femmes, pareillement pour les étudiantes.

C’est qu’en abordant la notion d’exploitation d’une classe par une autre classe les femmes comprirent qu’elles avaient aussi à lutter contre l’exploitation d’un sexe par un autre sexe (5). Mai 68 ne fut pas pour elles un simple combat contre la droite petite-bourgeoise et sexiste. Ce fut une véritable révolution des mentalités qu’elles proposèrent. Tout naturellement elles s’engagèrent à gauche, certaines que les différents groupements qui coexistaient à l’époque allaient leurs permettre de prendre des responsabilités que la droite capitaliste et traditionaliste ne leur offrait pas. Elles durent malheureusement très vite changer d’avis.

Confinées dans des actions subalternes (distribuer des tracts, coller des enveloppes ou préparer le café...) pendant que ces messieurs pensaient et rédigeaient les rapports, beaucoup claquèrent la porte et comprirent que le problème n’était pas simplement politique et économique mais qu’il était ancré beaucoup plus profondément qu’elles ne pouvaient l’imaginer dans l’inconscient masculin.
C’est qu’un problème de société ne peut se résoudre tant qu’une moitié de la population qui se considèrent comme sujet, continue de regarder l’autre moitié comme objet. Il y a le même rapport d’exploitation économique entre la bourgeoisie et le prolétariat qu’entre un homme et une femme.
Alors, entre être «bonnes à rien» politiquement et «bonnes à tout faire» dans leurs foyers, les femmes se mirent à rejeter en bloc toutes formes d’oppression. Leurs luttes se scindèrent très vite en deux mouvements. D’un côté, celles qui, sans céder sur leurs revendications acceptaient de ne pas regarder l’homme comme leur ennemi juré, de l’autre, celles qui firent de celui-ci le grand Satan universel.

Si les représentantes du M.L.F. furent excessives dans leurs propos et leurs actions il n’en reste pas moins vrai qu’elles avaient raison sur le point de départ. Le problème c’est qu’en inversant de manière radicale les données, elles ne résolvaient rien. Ce mouvement qui fut d’abord, comme son nom l’indique, un Mouvement de Libération des Femmes n’accueillit plus en son sein que des lesbiennes et contribua à une autre forme de «ghettoïsation» de ses représentantes.

Jean Kerchbron fut, comme beaucoup de petits garçons, fasciné par l’uniforme rouge des Spahis qu’il croisait quelque fois dans les rues de Paris : «C’était pour mon imagination enfiévrée, le Sud, les sables et leurs mystères.» (6) Comme tous les petits garçons aussi, il rêve d’une belle princesse dans un palais lointain. L’Atlantide fut une manière pour lui d’offrir aux «grands garçons» une princesse à la hauteur de leurs rêves. Le problème, c’est que son héroïne ressemble plus à la Reine Mère perfide de Blanche Neige version Walt Disney 1937 qu’à une princesse de conte de fée.

Interrogé par «Paris Jour» en juin 71, Jean Kerchbron explique : «Antinéa symbolise les rêves de toutes les femme : tous les hommes la convoitent (...).» Il serait malhonnête de ne pas reconnaître qu’il y a en chacune de nous une Calypso, une femme qui se voudrait fatale, une déesse qui ne demande qu’à exulter mais alors, dans ce cas, pourquoi nous montrer une Antinéa qu’aucun homme n’aurait envie de convoiter à moins d’être masochiste et à laquelle peu de femmes auraient envie de s’identifier ? Car il faut se rendre à l’évidence, la manière dont nous est montrée la dernière descendante des Atlantes ne tourne guère à son avantage.
Aucune femme n’a jamais rêvé d’être un objet soumis aux désirs de tous les hommes. Ce qu’elles désirent, c’est exactement le contraire. C’est-à-dire pouvoir enfin, elles aussi, choisir (7), revendiquer le droit à l’autodétermination, ne plus être «l’objet d’un choix» mais «le sujet de leur choix».

L’Antinéa de Jean Kerchbron n’a rien à voir avec cela. Elle est une militante féministe, pure et dure, tendance MLF, qui fait de ses relations avec les hommes, non pas un lieu d’épanouissement mais une guerre perpétuelle où il ne peut y avoir qu’un vainqueur et un vaincu. Comme si l’amour se résumait à une relation où l’un ne peut que se soumettre à l’autre. Toute l’absurdité de la rencontre tient dans le vocabulaire des personnages.
Pour le capitaine : «Jamais je ne serai ton esclave, jamais tu ne me gouverneras, mes vœux je te les donne si tu me cèdes comme une femme, détruis ton château, pars avec moi, jamais je ne serai ton prisonnier...» Pour Antinéa : «Jamais je ne te céderai, c’est donc cela notre rencontre, une guerre ! Cède, plie, jamais je ne serai ta captive…»

Bloqués l’un et l’autre dans un orgueil aussi démentiel que celui des rois Atlantes, Morhange et Antinéa sont pitoyables. Leurs deux univers s’entrechoquent, rebondissent et finalement s’opposent comme s’opposent les extrêmes, sans espoir de rencontre en un «juste milieu».
Tout le film de Kerchbron repose sur ce principe de dualité mais loin de se compléter comme les deux parties d’un symbole ou d’un puzzle, les différents éléments ne sont mis en présence que pour en faire ressortir l’incompatibilité, tout comme étaient incompatibles en 1972 le pouvoir des uns et les revendications des autres.

Aucun personnage n’est donc à blâmer ou à défendre. Impuissant à se déterminer, le spectateur assiste à un combat où les duellistes, au lieu de se rencontrer face à face, se tirent dans le dos. Personne ne sort grandi de l’histoire et c’est le grand mérite du réalisateur d’avoir montré que toute guerre, même celle des sexes, relève d’une telle absurdité qu’elle confine à la folie.

Jamais aucun conflit ne s’est fait en territoire neutre puisque les affrontements s’effectuent sur le terrain de l’un ou l’autre selon que l’on attaque ou que l’on se défend. Ici, la bataille se livre dans le palais d’Antinéa. Pour mieux détruire l’ennemi il faut toujours l’attirer loin de chez lui.
Et c’est vraiment dans un autre monde que Morhange et St-Avit sont transportés. Plus que la fameuse salle de marbre rouge abritant les statues d’orichalque, c’est l’immensité de la demeure de la reine qui déstabilise et devient, par son architecture, le théâtre d’un drame dont les différents actes ne se jouent pas sur scène mais dans les coulisses.

Ainsi, après sa première rencontre avec Antinéa, St-Avit brûle de la revoir. Il quitte donc sa chambre et arrive dans une immense salle vide au fond de laquelle un petit escalier mène à une scène. Le lieutenant gravit les marches, traverse cet espace d’une blancheur immaculée et disparaît par le fond. Là il débouche dans une loggia qui ouvre, à travers des grilles, sur la crypte et assiste à la rencontre Morhange/Antinéa. Comme au théâtre, les drames qui se jouent dans les coulisses sont parfois plus intenses que ceux qui se jouent sous les projecteurs de la salle.

C’est d’ailleurs dans cette même crypte que le lieutenant rencontrera la jeune femme pour la deuxième fois et qu’elle interprétera pour lui seul la scène finale d’une pièce qui se répète à l’infini : la fin tragique de ceux qui, depuis, sont devenus les acteurs immobiles de ce musée de la mort.
En jouant le jeu de la vérité, Antinéa prévient St-Avit de la suite inéluctable de l’aventure, non sans toutefois ironiser : «Dommage, dit-elle, en caressant la statue de l’Espagnol, il faisait bien l’amour.»

Ainsi, le ton est donné. Comme dans les tragédies classiques l’amour et la mort sont intimement mêlées et ce qui se manifeste au grand jour dans la salle de spectacle n’est que le reflet de ce qui s’est noué dans l’ombre, de l’autre côté du décor.

Tout au long du film Jean Kerchbron va ainsi utiliser des perspectives théâtrales pour nous montrer combien Morhange et St-Avit ne sont que les acteurs involontaires et maladroits d’un drame dont la mise en scène est parfaitement rodée. Au moment où les deux hommes font connaissance du professeur Le Mesge par exemple, la caméra est située au niveau du regard d’un spectateur qui assisterait à une représentation à quelques rangs à peine du rebord de la scène. Dans le plan suivant, la caméra a pris du recul et saisit Le Mesge en train de donner des explications à Morhange et St-Avit, un peu plus loin sur une estrade, et éclairés par un halo de lumière qui rappelle celui d’une poursuite (8). Tous ceux qui ont fait du théâtre, ou du moins ont assisté à des répétitions connaissent cette position. C’est celle de l’acteur qui n’étant pas encore en action attend, derrière le metteur en scène, que son tour arrive. Ainsi nous, spectateurs, n’attendons qu’une chose, pouvoir à notre tour monter sur scène, être nous aussi les acteurs de l’aventure qui se prépare.

Un spectacle, parfaitement achevé celui-là, nous est aussi montré dans son intégralité. C’est le psychodrame que Bielowsky se rejoue, lui aussi indéfiniment : le grand drame de sa vie. Sur une musique d’Offenbach le personnel du palais et les amants de passage interprètent les différentes phases des circonstances qui ont amené l’hetman de Jitomir dans le royaume Atlante. Comme chez Pabst, c’est sur un air de French Cancan que les comédiens improvisés vont s’exprimer mais, alors que chez l’Allemand, le passage musical utilisé était tiré d’«Orphée aux enfers» (ce qui introduisait parfaitement l’esprit du film) ici le morceau est tiré de «La vie parisienne» et traduit bien les regrets du comte.

C’est toujours dans la crypte qu’Antinéa explique à Morhange les raisons de sa haine et qu’elle vient tous les jours se nourrir des tristes victoires qui alimentent sa vengeance. C’est là qu’elle enfonce ses racines de plante vénéneuse : fascinante mais mortelle. Contrairement à tous les autres cinéastes et même à Pierre Benoit pour qui la crypte était une étape initiatique permettant d’accéder à l’élément central qui est la chambre de la reine, chez Jean Kerchbron ce lieu devient, par le grand nombre de rencontres qui y sont faites et par les drames qui s’y jouent, le noyau morbide d’une volonté altérée par la haine.
La chambre, lieu de prédilection de l’amour cède donc sa place à l’expression de la mort. Les hommes ne sont plus, pour cette Antinéa, un espoir de découvrir la paix, mais des jouets fragiles qu’elle se plaît à broyer.

Dans ce rôle ingrat, la comédienne Ludmilla Tchérina est d’une remarquable aisance. Car toute aussi étrange que cette version de la belle Atlante puisse être, celle qui l’avait déjà interprétée d’une manière provocatrice, en collant noir brodé d’or bien longtemps auparavant, est en permanence habitée par le rôle. Qu’elle lise l’indicateur des chemins de fer, qu’elle déclame du Baudelaire ou du Racine, elle le fait avec le même talent. Vêtue de robes inspirées de l’univers de Léonor Fini ou de celui des grands couturiers des années 70 (Paco Rabanne par exemple) Ludmilla Tchérina joue avec une classe royale et apporte à son interprétation, juste ce qu’il faut de tragique, pour ne pas sombrer dans le ridicule. Car il s’en serait fallu de peu pour que la reine bascule dans l’hystérie. Mais la comédienne est une danseuse, elle maîtrise son corps, ses gestes et sa folie nous devient soudain pathétique. Lorsqu’elle éclate de rire après avoir rencontré Morhange dans la crypte, ce n’est plus la colère qui nous étreint alors, mais la compassion.

Face à cette femme au regard brûlant mais paradoxalement aveuglée par la mission qu’elle s’est imposée, Morhange et St-Avit manquent un peu de relief. Le premier, parce qu’il n’y a pas en lui la lumière d’un homme éclairé, presque illuminé, par son idéal (ses convictions religieuses seraient de peu de poids face à une Antinéa qui accepterait de fuir avec lui). Le deuxième, parce que tellement replié sur les événements qu’il est en train de vivre, que rien sur son visage, ni dans ses attitudes ne trahit une quelconque émotion. Déconnecté du réel, comme ses êtres qui contemplent leur univers intérieur, il a le même regard fixe que le St-Avit de Pabst (9). Mais si chez le deuxième les yeux ont la fixité due à une bouillonnante hallucination, le premier semble contempler le vide.
Et c’est peut-être ce vide qui désempare le plus dans l’univers d’Antinéa. Dans des salles, monumentales n’accueillant que des courants d’air et où toute chaleur semble proscrite, les vertigineux murs blancs ne réfléchissent plus la lumière, mais renvoient le froid aseptisé d’un tombeau. Le palais de la reine devient alors rapidement le lieu d’un sacrifice où chaque homme n’a d’autre issue que d’être sommairement exécuté par l’hôtesse convertie en grande prêtresse.

Dans cette immensité, les personnages errent sans «habiter» les lieux. Ils circulent d’un niveau à l’autre, d’une pièce à l’autre, comme dans un rêve, sans consistance, à la limite du cauchemar.
L’éclairage, au lieu de rétrécir l’espace par des zones d’ombres agrandit les volumes. Rien n’est estompé, ni fait pour l’intimité, le moindre recoin est mis en relief et l’on chercherait en vain un endroit où se réfugier. Même l’alcôve d’Antinéa est béante, uniquement délimitée dans l’espace par un filet au mailles démesurées. Toile d’araignée symbolique dans laquelle St-Avit ira s’engluer alors que Morhange s’en tiendra toujours à distance.

Les voûtes du palais (10) ne laissent plus alors apparaître qu’une vacuité qui pèse plus sur les personnages que les monstrueuses colonnes de pierre de Pabst. Là où chez le réalisateur allemand les comédiens étaient cernés, oppressés par le poids des décors, chez Kerchbron, ils étouffent par excès de vide. Ainsi la crypte n’apparaît plus morbide parce qu’elle abrite les dépouilles des amants d’Antinéa, mais par ses effrayantes proportions qui font ressembler la salle à un musée où l’on déambule sans rien regarder.
Dans ce palais surdimensionné, où les œuvres d’art sont d’une abstraction telle qu’elles feraient presque passer les statues d’orichalque pour de la matière vivante, seule Tanit-Zerga reste chaleureuse et humaine.
Elle est la seule qui rit, sourit, danse ou pleure et sa chair saigne. Il y a en elle une source de vie qui ressemble à son prénom (11). Sa voix enfantine tremble de désarroi et les mots s’échappent toujours avec tendresse. Cadrée de loin ou de près, elle est un lutin dont l’émotion et la fragilité abolissent les distances.

Au contraire, pour tous les autres personnages, c’est uniquement lorsque la caméra se rapproche, lorsque l’on peut presque sentir les remous de l’air autour de nous, que l’émotion passe. Les gros plans sur les mains, les yeux ou un voile en disent plus long que tous les plans larges qui nous aspirent irrémédiablement. Dans ces moments, où la caméra nous donne à voir jusqu’à la palpitation d’une narine, au frémissement d’une lèvre, on se prend à rêver à un monde où le mot amour ne serait plus un acte de guerre mais le saisissement magique d’une vibration entre deux êtres. A l’image de celui de St-Avit, notre regard se tourne alors à l’intérieur de nous-mêmes et se fixe sur un monde où le désir semble encore à portée de main, en tête-à-tête serein, en corps à corps à la fois voluptueux et tendre.
Mais ces instants sont de courte durée et très vite les plans larges viennent faire basculer la seconde, où les frissons s’installaient, dans un moment de ressaisissement. Comme si soudain, après s’être rendue compte qu’elle était capable d’émotion, la caméra, comme Antinéa, craignait d’en être victime. Toutes deux déstructurent notre univers pour nous faire adopter un point de vue où notre peur d’aimer est en définitive plus angoissante que celle de mourir.

Près de vingt-quatre siècles après Platon, Pierre Benoit imaginait une suite au Critias. En 1972, Jean Kerchbron se permet un point de vue d’une audace incroyable. Mais cette audace n’est pas celle qui consiste à montrer Antinéa comme le bras vengeur de ses ancêtres bafouées, l’audace est celle qui consiste à faire dire à Morhange : «Je vous aime» et quelques répliques plus loin : «Tu m’as appris quelque chose, avant d’être l’enfant du Christ, je suis fils d’Adam.» Si jusqu’à présent Morhange était le représentant de la loi, investi d’une mission toute puissante, il devient soudain en 1972, un homme parmi les hommes, certainement pas mieux mais pas pire et prêt à renoncer à ses vœux religieux pour peu qu’Antinéa veuille bien abandonner «son château et l’abominable théâtre de ses amants pétrifiés.» Mais celle qui quelques instants auparavant était prête à renoncer à se venger en rendant la liberté aux deux hommes ne peut admettre de renoncer à être Antinéa pour devenir «la femme» de Morhange (Cède-moi, comme une femme lui demande-t-il) et l’histoire reprend son cours fatidique.

Cette attitude est bien celle des féministes de 1972. Le même problème sera évoqué dans un film de Yannick Bellon en 1974 : «La femme de Jean». Il traduisait la condition de toutes les femmes qui par amour renonçaient bien souvent à un travail ou à poursuivre leurs études, pour adopter les habitudes, le nom et la maison de leur époux. Dans ce film, Nadine qui a été abandonnée par Jean son époux, redécouvre à force de volonté le bonheur d’être considérée comme un être à part entière et non plus d’être simplement «la femme de...». Après un long moment de séparation la métamorphose de la jeune femme ne se constate pas seulement dans ses activités mais aussi sur son physique. La liberté rend les femmes belles. Devant cette «nouvelle» femme, Jean propose à Nadine de reprendre la vie en commun : la réponse de la jeune femme est simple : Non.
En 1972, les réactions exacerbées des membres du MLF, comme celles d’Antinéa, donnaient l’impression qu’une guerre avait été ouvertement déclarée à tous les hommes par toutes les femmes. C’est faux, il y en avait d’autres, comme Nadine qui se battaient au nom de l’amour, du respect, de la liberté. Et ce problème n’est pas qu’un problème féminin, il concerne aussi les hommes.

En situant son héroïne, délibérément du côté des extrémistes, allant même jusqu’à montrer la relation homosexuelle et cruelle qu’elle entretient avec Tanit, Jean Kerchbron nous rappelle que cette époque fut une des plus importantes dans l’histoire de la libération des femmes. Les révolutions ne se sont jamais faites dans la modération mais ne retenir de celles-ci que leur aspect excessif révèle une position ambiguë dont on ne sait si elle relève de la nostalgie ou de l’admiration.
Entre l’utilisation au mot près du texte de Pierre Benoit (12) et la conception de Jean Kerchbron, il y a deux univers qui se heurtent comme se heurtent Morhange et Antinéa. Le roman s’établissait sur le rythme d’un parcours labyrinthique où les mouvements de flux et de reflux menaient au centre de soi-même. Là, chacun était libre d’affronter son propre Minotaure. Le rythme du film se fait sur une route sans fin qui s’enfonce dans les méandres du temps et de notre inconscient. Les personnages ne vont pas à la rencontre l’un de l’autre, ils poursuivent leurs obsessions, en parallèle.

Au début de l’aventure, le metteur en scène avait fait de nous des spectateurs n’attendant qu’un geste de lui pour devenir acteurs. A la fin, on se trouve retenus au premier plan et l’on observe avec tristesse les trois héros s’enfoncer dans une immense solitude.
Cette solitude qui, dans les années 70, donna à beaucoup l’envie de vivre en communauté n’est toujours pas abolie. Les guerres se succèdent, et des petits-fils d’Atlantes tentent toujours d’imposer aux filles des hommes leur vision du monde. Contrairement aux apparences, l’égalité entre les sexes n’existe toujours pas. Certes, les femmes françaises sont mieux loties que les Irlandaises ou les Afghanes, mais une longue route reste encore à parcourir. Nous sommes toutes des petites sœurs d’Antinéa et ce n’est pas le moment de baisser les bras.

Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net 2003

(1) Jean Kerchbron a souvent adapté pour la télévision des pièces du répertoire classique. Il reste toujours fidèle à l’œuvre originale mais la vision qu’a le réalisateur de la dernière descendante des Atlantes est très personnelle. Les changements n’intervenant qu’au moment où celle-ci est à l’écran ce ne sont que ces scènes qui sont transcrites. C’est donc à partir de la rencontre St-Avit/Antinéa que la narration est prise.
(2) Le film suit de nouveau la trame du livre. L’intermède de Bielowsky étant simplement représenté comme un psychodrame que celui-ci se joue avec la complicité des habitants du palais.
(3) La fin du film suit exactement celle du livre.
(4) Chap. X - «La salle de marbre rouge» - p. 150-151.
(5) Le mouvement n’est pas récent. Dans les années 20 il n’avait été revendiqué que par des femmes de la bourgeoisie, raison d’ailleurs pour laquelle il n’avait pas été vraiment pris au sérieux. Mais en 1949, un livre pionnier «Le deuxième sexe» de Simone de Beauvoir, allait faire scandale. En dénonçant «l’aliénation» de la femme, il ouvrait la porte à une prise de conscience beaucoup plus large et allait être en 1968 le livre de chevet d’un grand nombre de femmes de toutes classes et de toutes générations.
(6) «L’Humanité» du 25.03.71 - Interview durant le tournage.
(7) «CHOISIR» est le nom de l’association, créée en avril 1971 par Gisèle Halimi (avocate et auteur du livre La cause des Femmes - Edition Grasset - 1973) et soutenue par des femmes engagées dans cette lutte telles que Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, Françoise Fabian, Delphine Seyrig... Le but de cette association était la «libération des femmes», leur premier objectif : le droit à la contraception et à l’avortement.
(8) Poursuite : projecteur qui permet de suivre les mouvements d’un ou de plusieurs acteurs.
(9) Pierre Blanchar avec lequel Denis Manuel a d’ailleurs curieusement, un petit air de ressemblance.
(10) Les intérieurs ont été tournés dans les champignonnières de Livry-Gargan.
(11) Tanit-Zerga : «source bleue» en berbère (voir chap. XI «Antinéa» - Livre de poche - Edition 1991).
(12) Auquel on peut ajouter un hommage rendu à l’œuvre du romancier puisque lorsqu’il est dans le désert avec Morhange, St-Avit qui pratique la géologie, explique à son compagnon que le morceau de basalte qu’il vient de recueillir est «semblable à celui que l’on trouve sur La Chaussée des Géants en Irlande». (La chaussée des Géants - Roman de Pierre Benoit écrit en 1922)

 

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