G.W.
Pabst
|
FILMOGRAPHIE
Analyse du film
L’ATLANTIDE
de Georg Wilhelm PABST (1932)
par Françoise Marchand
Entre feu et glace, entre ombres et lumières,
Pabst nous invite à un voyage dans les profondeurs
de la terre, au tréfonds de l’âme
de St-Avit. Antinéa n’est plus ici une
reine de légende mais une obsession dans un
esprit dérangé.
1 - Le vrai sujet du film
Fille d’un officier prussien, Gisèle
Eve Schittenhelm accède au rang de vedette
interna-tionale en 1926 à l’âge
de 20 ans. Apprenant que Fritz Lang cherche une débutante,
la jeune Gisèle harcèle sa mère,
veuve, pour lui rédiger sa lettre de candidature.
Convaincu par ses essais, Fritz Lang fera d’elle
la Maria de Metropolis sous le nom de Brigit Helm.
L’Atlantide est son 7e film, le 3e avec Pabst
(1). Le choix de Brigit Helm pour interpréter
«une jeune fille mince aux longs yeux verts,
au petit profil d’épervier. Un Adonis
plus nerveux. Une reine de Saba enfant...» n’est
pas d’ordre esthétique, il est purement
politique.
Il avait été beaucoup reproché
à Pabst d’avoir tourné deux de
ses derniers films («Loulou» et «Le
journal d’une fille perdue») avec Louise
Brooks. Une Américaine ! Même si le public
était tombé sous le charme de Louise,
personne en Allemagne n’avait compris ce choix
alors que Pabst avait sous la main Marlène
Dietrich. Mais le réalisateur travaillait à
l’instinct. Loulou avait peut-être été
créée par un Allemand, ce n’était
pas forcément une Allemande qui devait interpréter
le rôle.
En 1931, il en va tout autrement. L’Europe se
remet mal de la première guerre mondiale. Ce
conflit et la révolution russe ont bouleversé
l’équilibre culturel du 19e siècle.
Ils ont introduit le doute ou la révolte dans
la réflexion des intellectuels et la création
des artistes. Si l’après-guerre révèle
l’angoisse de la mort elle se caractérise
aussi par une explosion de vie et de vitalité.
Les années 20 seront «les années
folles» jusqu’au jeudi 24 octobre 1929.
Ce «jeudi noir», la bourse s’effondre
à Wall Street. Ce krach boursier sera le révélateur
de la crise économique qui commençait
à apparaître (2). Il entraîne une
crise bancaire et une crise financière internationale.
Pour faire face, les gouvernements recourent au protectionnisme,
la solidarité mondiale éclate. En Allemagne,
c’est la République de Weimar qui s’effrite.
La dépression entraîne la montée
du nationalisme. C’est un retour aux idées
d’avant 1914. Tous ceux qui ne se sont pas reconnus
dans l’esprit contestataire et corrosif des
intellectuels weimariens prônent un refus du
monde moderne et se tournent vers le passé.
L’âme, le peuple allemand sont glorifiés
à l’extrême.
En 1931, Brigit Helm est l’une des stars les
plus cotées en Allemagne. Une égale
de Greta Garbo ou de Marlène Dietrich. Plus
question, par les temps qui courent, de se tourner
vers l’extérieur. Brigit Helm sera Antinéa.
Pabst qui trouvait le roman de Pierre Benoit peu plausible
fait de St-Avit un névrosé, victime
d’hallucinations sous l’influence du désert
et de l’isolement. Et la lente descente de St-Avit
dans les profondeurs du royaume d’Antinéa
n’est que l’expression d’un esprit
dérangé et obsédé. Ce
que confirme la lettre que Ferrières écrit
à la fin du film.
Le désert est fatal aux esprits faibles et
le jeu exacerbé, proche du ridicule, de Pierre
Blanchar, ajoute à notre malaise. Car c’est
bien d’un malaise permanent dont il s’agit
dans ce film. Non par le choix de Brigit Helm mais
par la façon dont Pabst lui a fait interpréter
le rôle d’Antinéa.
Celle-ci n’a rien d’une «reine de
Saba enfant». Elle est une citadelle. Grande,
froide, aussi coincée sous ses voiles atlantéens
que dans son armure de robot dans Metropolis, elle
incarne à merveille l’idéologie
allemande de l’époque : la raideur. Rien
ne doit dépasser, pas un mot, pas un cheveu,
pas une émotion. Ce n’est plus une femme,
c’est un menhir. Elle incarne à merveille
ce que les Grecs de l’Antiquité nommaient
le «colossos». A la fois statue et pilier,
incarnation de la mort dans son palais souterrain
si proche d’un tombeau.
La sensuelle Antinéa devient ainsi dans la
peau de Brigit Helm, une maîtresse femme devant
laquelle St-Avit se recoiffe fébrilement, petit
garçon fautif d’on ne sait quel fantasme
inavouable.
Rien dans la scène de rencontre n’évoque
la volupté. Elle est pourtant d’une importance
capitale. Car c’est de cet instant de séduction
dont dépend toute l’histoire. Mais Brigit
Helm n’est pas Louise Brooks. Le rire et la
sensualité qui éclataient dans le roman
de Pierre Benoit et qu’aurait si bien mis en
valeur l’Américaine, deviennent ici,
angoisse et affront. St-Avit n’est plus qu’une
petite chose qui a honte de lui-même et se fait
battre sévèrement aux échecs.
Dix fois Antinéa répète le mot
fatidique. Le onzième coup, c’est le
coup de grâce : mat. Antinéa se lève
et sans un sourire, déçue par cette
proie trop facile, disparaît derrière
une tenture. Anéanti, St-Avit contemple les
pièces du jeu. La reine vient de le manipuler
comme un vulgaire pion. Quel homme tomberait amoureux
d’une femme dans les mêmes circonstances
? Aucun. Car dès le début de leur rencontre,
Antinéa considère St-Avit comme quantité
négligeable.
Ainsi, dès le début, Pabst s’arrange
pour nous donner une image négative d'Antinéa.
Pourtant, il aime les femmes c’est certain.
Mais pas n’importe quelle femme. Il avait fait
de Louise Brooks une Loulou à la fois candide
et érotique. Il a fait de Brigit Helm une déesse
teutonne. Ce n’est plus le regard d’un
réalisateur sur un rôle mais celui d’un
homme sur une femme. C’est à se demander
si, en lui refusant à ce point la moindre humanité,
il ne se vengeait pas inconsciemment de ce travail
de commande.
Durant toute cette scène de rencontre, pas
un mot ne sera échangé. Le premier,
c’est Antinéa qui le prononce : échec.
D’avance, on sait que le capitaine ne s’en
sortira pas. Pabst non plus d’ailleurs.
Pourtant le réalisateur joue avec les tourments
de l’âme, les profondeurs de l’inconscient,
la passion avec un grand talent. Mais l’époque
n’admet plus les choses obscures. Elle a besoin
de transparence, de maintien des corps et des esprits,
de rigueur, de refoulement des émotions. Les
voluptés morbides d’une Loulou seraient
une fois de plus mal venues.
Brigit Helm, aussi chaleureuse que sa statue de granit,
devient une idole devant laquelle on se prosterne.
Chargée de pouvoirs occultes, elle soumet St-Avit
dans un jeu de séduction non plus d’ordre
physique mais psychique.
Cependant, Pabst ne se respecterait pas s’il
ne pouvait, à un moment, s’intéresser
à ce qui le fascine : les petites gens, les
endroits canailles, les filles éphémères
et les voyous. C’est pour cela qu’il donne
une telle importance à l’Hetman de Jitomir,
Comte de Bielowsky et à la scène de
cabaret parisien. Cette scène arrive en contrepoint
de la précédente et autant la rencontre
avec Antinéa dans les profondeurs souterraines
de son palais et sa rigueur évoque la mort,
autant la scène dans le cabaret évoque
la vie.
French Cancan endiablé, froufrous, rires, et
par dessus tout, le sourire heureux de Clémentine,
interprétée par une Florelle resplendissante.
Ici, on entend les talons des danseuses claquer sur
le parquet, les mains applaudir, les femmes chanter.
Là, les émotions sont fulgurantes et
exprimées, les corps explosent. Et Clémentine
est enceinte !
Le Comte de Bielowsky est une fripouille. Lorsque
le prince targui lui confie sa bague en gage d’amour
pour Clémentine, il la met dans sa poche, bien
décidé certainement à la garder
pour lui. Mais Clémentine lui annonce qu’il
va être papa et là, dans sa tête,
une idée sordide germe. Il va se débarrasser
de la jeune femme et de sa future progéniture
en lui donnant la bague du prince.
Pauvre Clémentine que l’on aime pour
la dentelle de ses jupons, pour le don qu’elle
fait de son corps aux hommes qu’elle rencontre.
Son cœur est si vaste, et son regard si lumineux
! Brusquement, on a pitié de Clémentine
car un autre malaise s’installe malgré
l’apparent bonheur de la scène. On devine
que ce prince targui ajoute une femme à son
harem au moment même où le Comte en raye
une de sa vie. Donnée, échangée,
manipulée, Clémentine disparaît
lorsqu’elle se met à genoux devant le
prince. Antinéa, la déesse, serait donc
la fille de Clémentine et de ce triste personnage
qui avoue complètement ivre : « Le père,
c’est pas lui...» ?
Quelle erreur ! Ce qui rendait Antinéa si mystérieuse
dans le roman de Pierre Benoit, c’était
justement l’incertitude de ses origines. D'un
côté, les égarements du professeur
Le Mesge faisant de la princesse la dernière
descendante des Atlantes. De l'autre, les divagations
d’un vieux séducteur s’imaginant
en être le père.
Pabst tranche. Il ôte à l’histoire
son aspect mythique pour nous faire toucher du doigt
sa sombre vérité : Antinéa, malgré
ses grands airs, n’est qu’une fille ordinaire.
Même le palais, réplique de l’Atlantide
de Platon est réduit ici à un village
exotique écrasé de soleil dans les souterrains
duquel une armée de serviteurs veille à
la bonne marche des choses dans un silence inquiétant.
Chez Platon, comme chez Pierre Benoit, l’Atlantide
était un merveilleux jardin, un paradis où
l’eau ruisselait de toutes parts, où
les oiseaux chantaient. Et si le palais était
protégé par de hautes montagnes, invisible
aux yeux du profane, il s’ouvrait sur le ciel
par d’immenses baies.
Pour Pabst, l’Atlantide, c’est la dure
réalité d’un village targui, le
passage d’un enfer à un autre enfer.
Car le dessus des choses ne vaut guère mieux
que le dessous. Dans des ruelles poussiéreuses,
des êtres vêtus de noir et dont on ne
voit jamais le visage prient, se dérobent,
glissent de zone d’ombre en zone d’ombre.
Le dessous ressemble à une lente descente aux
enfers très concrètement évoquée
dans une scène.
Lorsque St-Avit part à la recherche de Morhange
dans les ruelles du village, il est pris d’un
malaise. Il est transporté dans le palais souterrain.
On ne voit que les pieds des serviteurs qui descendent
de manière rythmée les marches d’un
escalier qui n’en finit pas. Ce rythme, cette
démarche lente et saccadée sera reprise
plus tard lors des funérailles du Norvégien.
C’est donc à «l’enterrement»
par anticipation de St-Avit que nous assistons. Tout
comme nous assistons à son «exhumation»
à la fin du film.
Lorsque Tanit-Zerga vient le chercher pour s’enfuir,
il est enfermé dans une cave dont la seule
issue est un rond de lumière au plafond. Comme
du fond d’un puits ou d’une tombe St-Avit
gravit la fragile échelle qui le mène
à la surface où l’attend un autre
enfer : le désert. Aucune rémission,
car St-Avit est placé sous le signe du feu.
Au début du film il semble «brûler»
de fièvre, ensuite il «brûle»
de passion, puis il «brûle» sous
le soleil du désert. Enfin il «brûle»
de folie. St-Avit est un être qui se consume.
L’expression «se consumer d’amour»
lui colle à la peau. Ce qui l’anéantit
c’est le désir.
Habituellement, la manifestation corporelle qui trahit
la fièvre est la transpiration. Dans ce film,
le seul qui transpire c’est le Norvégien,
et seulement à un moment précis : celui
où il va se donner la mort. Dans tous les autres
cas, pas une peau ne brille. Pas la moindre manifestation
extérieure d’un intérieur en ébullition.
En 1932, lorsqu’on a des désirs, on reste
net. Pas question de voir couler la moindre goutte.
Il était pourtant important de traduire les
désordres de St-Avit par un élément
intime. Pabst a choisi les cheveux. Selon le désordre
de la chevelure de St-Avit on sait tout de suite dans
quel état il se trouve.
Au début du film, les mèches gominées
résistent à tout. Après avoir
revécu toute son histoire, St-Avit est décoiffé.
Il remet en place une mèche puis pose son képi
sur sa tête. Mais lorsqu’il se retourne
pour regarder Cegheïr-ben-Cheïkh, à
la dernière scène, il est de nouveau
tête nue et décoiffé. Entre les
deux, les états qu’il traverse se traduisent
par un négligé plus ou moins accentué
de sa coiffure. Le fait que lors de sa première
rencontre avec Antinéa il se passe instinc-tivement
une main dans les cheveux prouve que chez lui tout
passe par ceux-ci ou le poil. Certes durant sa lutte
avec le Norvégien une mèche s’est
légèrement déplacée, mais
pas au point de faire négligé ! Et la
barbe qui pousse va de paire avec les moments d’égarement
ou d’inconscience du lieutenant.
Symboliquement, les cheveux, comme les ongles, sont
en rapport étroit avec notre intimité.
Ce n’est donc pas un hasard si, juste avant
de rencontrer Antinéa, St-Avit est recoiffé,
rasé et manucuré. Le fait qu’il
apparaisse ensuite systématiquement avec des
mèches rebelles à chaque fois qu’il
chavire nous fait entrer dans sa folie. C’est
le signe qu’il est sous l’emprise d’un
pouvoir qu’il ne contrôle pas. Tout comme
le Norvégien qui lui, est en permanence décoiffé,
signe qu’il a définitivement perdu la
raison. Idem chez Bielowsky. A jeun il est impeccable.
Ivre, la coiffure dégouline. Les seuls qui
n’ont jamais un cheveu qui dépasse sont
Antinéa et Morhange. La première parce
qu’elle ne trahit ses émotions que par
son regard. Le deuxième parce qu’il n’éprouve
jamais rien. Le seul moment où Morhange perd
un peu le contrôle de lui-même, c’est
lorsqu’il supplie la déesse de lui dire
où est son ami. L’expression de la rage
chez Morhange se situe dans la main. Juste le poing
droit qui se serre. En dehors de cela, rien.
Ainsi, chaque personnage pour manifester ses émotions
utilise un code précis. Et ces codes n’ont
jamais aucun rapport avec l’humide. St-Avit
le feu, Antinéa, le minéral, quelle
place reste-t-il à Morhange ? L’air.
Le vide. Le non-dit. Car il ne s’agit pas d’indifférence
chez cet homme mais bien de refoulement. Un chapelet
autour du cou en guise de grigri protecteur, il affronte
le désert comme il affronte Antinéa.
En être supérieur.
Dès les premières images, on comprend
que rien ne peut atteindre cet homme. Le menton toujours
levé, le regard lointain, la présence
d’un squelette dans le sable ne l’émeut
pas. A la jeune journaliste qui voudrait l’enterrer
il répond : «Cela ne servirait à
rien, d’ici ce soir le vent aurait balayé
le sable. C’est le Sahara, Mademoiselle.»
Et elle fait demi-tour, convaincue. Convaincue de
quoi ? Telle Antigone, voulant creuser une tombe pour
son frère, la jeune femme pensait rendre un
dernier hommage à ce squelette inconnu. Morhange,
lui, n’en voit pas l’intérêt.
De quoi est donc convaincue la jeune femme ? Tout
simplement de l’autorité de Morhange.
Il a parlé. Il a raison. Elle tombe amoureuse.
Elle ne cherche même pas à défendre
son point de vue.
Pauvre St-Avit qui s’empêtre dans ses
émotions et ses mots lorsqu’il vient
lui dire au revoir. Il est trop humain cet homme-là,
avec ses hésitations et son regard brillant.
Morhange, ses airs distants et son chapelet en sautoir
est certainement aux yeux de la jeune femme beaucoup
plus digne d’intérêt. D’ailleurs
l’air est connu. Les femmes aiment les hommes
autoritaires qui ont réponse à tout.
Après la folie des années 20 et de toutes
ces femmes qui prétendaient à la liberté,
il était temps de les rappeler à leurs
devoirs. De les ramener à la place qui est
censée être la leur : la journaliste
sous l’autorité de son journal, Clémentine
dans un harem et Antinéa, inexistante, dans
les rêves troubles d’un névrosé
ou bel et bien de chair mais dans les souterrains
d’un village targui au fin fond du désert.
La petite fille, la prostituée, l’idole
inaccessible ou soumise, la place de la femme en 1932
se situe à un degré inférieur.
La scène de rencontre entre Antinéa
et Morhange est à ce titre un pur délice
de caricature (3).
La prise de vue se fait en plongée. Sur le
lit, Antinéa et Tanit-Zerga. Entre elles deux,
une ombre immense. Un homme vu de profil. Et l’ombre
parle. Fascinée, Antinéa lève
les yeux : «(off) Non, je n’ai pas de
parole à donner, donc pas d’engagement
à prendre. J’exige la liberté
immédiate de mon compagnon André de
St-Avit et de moi-même Capitaine Morhange. C’est
tout, je n’ai rien à ajouter.»
L’ombre bouge et disparaît. La caméra
redescend, cadre Antinéa et son guépard.
La jeune femme, le regard toujours vers les hauteurs
(vers Dieu le Père, qui êtes aux cieux
!) a cette phrase grotesque : «Tanit, Tanit...
un homme !» Sous-entendu : un homme, un vrai.
Car c’est cela Morhange. Un homme qui exige,
qui donne des ordres. Un homme auquel on se soumet.
Rien ne l’émeut. Rien ne bouge. Pas un
cheveu de travers. Sa deuxième rencontre avec
Antinéa accentue cette impression.
La jeune femme s’est parée d’une
superbe robe de mousseline aérienne et de ses
plus beaux bijoux. En face d’elle, Morhange,
très digne, voix tenue et ferme : « Mon
camarade est-il toujours vivant ? Je vous prie de
me répondre ! » Mais Antinéa ne
répond pas. Morhange hésite, il essaie
une autre technique et là, on comprend combien
il lui en coûte, car les mots qui suivent lui
arrache une grande douleur : «Je vous en supplie...»
Morhange suppliant Antinéa, ce n’est
pas digne d’un homme. Alors il se ressaisit
et de nouveau d’une voix autoritaire le capitaine
crie : «Où est mon ami !» Pour
arracher une réponse à la jeune femme,
il la prend par les bras et la secoue : « Vous
allez répondre immédiatement, vous entendez
! »
Les femmes aiment être secouées (certainement
battues même !). Devant tant de qualités,
Antinéa essaie une dernière manœuvre
pour séduire l’homme de sa vie. Elle
lui offre ses lèvres. Dégoûté,
Morhange la lâche brusquement. Alors, lentement
elle lève les bras. Ses voiles glissent et
découvrent ses épaules. On devine le
corps sous la finesse des tissus. Sans résistance,
elle s’offre à Morhange. On devine un
sein, la peau est lumineuse et pour la première
fois depuis le début du film c’est dans
cette instant d’abandon qu’Antinéa
devient belle. D’une beauté à
faire craquer n’importe quel homme car en plus
elle choisit, autonome dans ses désirs. Sa
grande silhouette devient alors aérienne, les
yeux rêveurs et la bouche sensuelle. Le «colossos»
cesse enfin d’être pierre pour se faire
de chair et rejoindre par la même occasion le
monde des vivants. Malheureusement, Morhange est révulsé
car dans son univers, ce sont les hommes qui choisissent,
pas les femmes. Il le lui dit clairement d'ailleurs.
Lorsqu’elle entend ça, Antinéa
baisse les bras. Ou plutôt, les bras lui en
tombent.
Un peu plus tard, quand St-Avit se retrouve auprès
d’elle, elle se laisse étreindre mais
sans participer. Elle ne cède qu’en apparence,
car pour prendre la décision qui germe dans
sa tête, il lui faut garder sa lucidité.
Pour cela St-Avit doit perdre la sienne.
Lorsqu’elle lui demande de tuer Morhange, le
lieutenant ne réfléchit même pas.
D’avoir tenu la déesse entre ses bras
lui a fait perdre la raison. Hagard, il se lève
et assassine son ami. La voix de ce dernier murmurant
son prénom fait reprendre conscience à
St-Avit. Les deux hommes se serrent fébrilement
entre leurs bras, d’une virile amitié
retrouvée.
Antinéa assiste à la scène, recouverte
d’un voile noir. En cet instant on ne sait qui
est le double de l’autre. Celle qui, un bref
instant, avait su nous émouvoir lors de sa
rencontre avec Morhange, retourne à ce qu’elle
est : une statue vide de tout regard, belle et froide
comme une stèle de cimetière.
Tout ce que Pierre Benoit avait glissé de faiblesse,
de fragilité ultime, n’existent plus
ici. En opposant la chaude amitié de deux hommes
à la froideur d’un cœur de pierre,
Pabst ouvre grand la porte aux considérations
machistes les plus médiocres et permet à
certain d’écrire à propos d’Antinéa
qu’elle est : «une petite dame à
la jambe légère qui demande aux voyageurs
la possibilité de satisfaire aux instincts
d’une lourde hérédité et
aux plaisirs féminins qui consistent à
brouiller deux amis, à tromper un amant et
à salir ce qui est propre» (4).
Pabst avait un avantage sur Feyder. Le parlant existait.
Rien ne l’empêchait pour la dernière
rencontre Morhange/Antinéa d’utiliser
le vrai dialogue du livre de Pierre Benoit . En le
mettant au conditionnel il fait d’Antinéa
un être diabolique pratiquant le chantage. L’Antinéa
de Pabst, c’est le Minotaure qui a besoin pour
vivre de se repaître d’âmes innocentes.
Fruit d’un amour coupable, cette femme ne peut
avoir que des pensées coupables et entraîner
les hommes à leur perte.
Commencé le 7 janvier 1932, le film est présenté
pour la première fois le 8 juin. Cinq mois,
pour les trois versions. Un temps record. Le réalisateur
aurait pu remettre en cause le scénario et
les dialogues. Il ne le fit pas (5). Alors, malgré
les immenses qualités de sa mise en scène
on lui en veut un peu (6).
En voyant ce que Pabst a fait de l’Atlantide,
la déception est grande, infinie. Comme le
désert dans lequel se perd St-Avit dans la
dernière scène du film.
Pierre Benoit avait imaginé une jeune femme
libre, étrange, fascinante, cultivée,
belle mais aussi fragile. Pabst nous renvoie l’image
d’une femme de granit dont seuls les yeux semblent
doués d’expression. Telles les ocelles
sur les ailes d’un papillon, le regard d’Antinéa
effraie et séduit à la fois. Immensément
belle, donc attirante et dangereuse, elle est une
froide beauté qui puise sa puissance dans les
profondeurs de notre inconscient. Antinéa,
et Brigit Helm à travers elle, méritait
mieux que ça.
Entièrement inspiré du livre de Pierre
Benoit, l’Atlantide de Pabst s’en éloigne
pourtant sur un grand nombre d’éléments
qui dénaturent le point de vue du romancier
sans pour autant se rapprocher de celui de Platon.
En supprimant tout ce qui conférait à
l’histoire son aspect mythique, le cinéaste
réduit l’Atlantide à l’exploration
de l’univers psychique d’un seul homme
: St-Avit. Il se laisse engloutir par ses propres
fantasmes à travers lesquels il erre comme
dans un labyrinthe. Tout comme St-Avit fuira l’Atlantide
pour retourner s’y perdre quelques années
plus tard, Pabst reviendra en Allemagne, au centre
même d’un dédale infernal et morbide.
Platon et P. Benoit nous donnaient les clés
de la réflexion sur la notion d’équilibre.
Pabst ouvre grand les portes d’un monde tragique
où nul espoir n’est permis. Cette année-là,
Hitler obtenait la nationalité allemande, six
mois plus tard, il était élu chancelier
et président du IIIe Reich.
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
2003
(1) Le premier est «L’amour de Jeanne
Ney» en 1927 puis «Crise» en 1928.
(2) En 1927 il y avait déjà 2 millions
de chômeurs en Allemagne. Ils seront près
de 6 millions en 1932. (Histoire - sous la direction
de Robert Franck - Belin - 1988).
(3) Il faut rappeler que ce sont trois hommes qui
ont «adapté» le roman et que l’on
doit les dialogues particulièrement ridicules
à Jacques Deval, auteur de pièces de
théâtre de boulevard.
(4) Notes sur G. W. Pabst par Chamine - Pour vous
- 4 août 1932.
(5) En 1933, lorsqu’Hitler prend le pouvoir,
Pabst est en France. Ses films furent censurés
et il fut interdit de tournage. Lorsqu’il rentre
en Allemagne en 1939, il ne put reprendre ses activités
que grâce à l’intervention de Leni
Riefen-stahl auprès de Goebbels. Est-ce pour
cette raison que, même sans l’approuver,
il ne prit jamais position non plus contre le nazisme
?
(6) Dès la scène de la rencontre St-Avit/Antinéa
tout le film est construit comme une partie d'échec.
|