G.W. Pabst

FILMOGRAPHIE
Analyse du film
L’ATLANTIDE
de Georg Wilhelm PABST (1932)
par Françoise Marchand

Entre feu et glace, entre ombres et lumières, Pabst nous invite à un voyage dans les profondeurs de la terre, au tréfonds de l’âme de St-Avit. Antinéa n’est plus ici une reine de légende mais une obsession dans un esprit dérangé.

1 - Le vrai sujet du film

Fille d’un officier prussien, Gisèle Eve Schittenhelm accède au rang de vedette interna-tionale en 1926 à l’âge de 20 ans. Apprenant que Fritz Lang cherche une débutante, la jeune Gisèle harcèle sa mère, veuve, pour lui rédiger sa lettre de candidature. Convaincu par ses essais, Fritz Lang fera d’elle la Maria de Metropolis sous le nom de Brigit Helm. L’Atlantide est son 7e film, le 3e avec Pabst (1). Le choix de Brigit Helm pour interpréter «une jeune fille mince aux longs yeux verts, au petit profil d’épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant...» n’est pas d’ordre esthétique, il est purement politique.

Il avait été beaucoup reproché à Pabst d’avoir tourné deux de ses derniers films («Loulou» et «Le journal d’une fille perdue») avec Louise Brooks. Une Américaine ! Même si le public était tombé sous le charme de Louise, personne en Allemagne n’avait compris ce choix alors que Pabst avait sous la main Marlène Dietrich. Mais le réalisateur travaillait à l’instinct. Loulou avait peut-être été créée par un Allemand, ce n’était pas forcément une Allemande qui devait interpréter le rôle.
En 1931, il en va tout autrement. L’Europe se remet mal de la première guerre mondiale. Ce conflit et la révolution russe ont bouleversé l’équilibre culturel du 19e siècle. Ils ont introduit le doute ou la révolte dans la réflexion des intellectuels et la création des artistes. Si l’après-guerre révèle l’angoisse de la mort elle se caractérise aussi par une explosion de vie et de vitalité.

Les années 20 seront «les années folles» jusqu’au jeudi 24 octobre 1929. Ce «jeudi noir», la bourse s’effondre à Wall Street. Ce krach boursier sera le révélateur de la crise économique qui commençait à apparaître (2). Il entraîne une crise bancaire et une crise financière internationale. Pour faire face, les gouvernements recourent au protectionnisme, la solidarité mondiale éclate. En Allemagne, c’est la République de Weimar qui s’effrite. La dépression entraîne la montée du nationalisme. C’est un retour aux idées d’avant 1914. Tous ceux qui ne se sont pas reconnus dans l’esprit contestataire et corrosif des intellectuels weimariens prônent un refus du monde moderne et se tournent vers le passé. L’âme, le peuple allemand sont glorifiés à l’extrême.
En 1931, Brigit Helm est l’une des stars les plus cotées en Allemagne. Une égale de Greta Garbo ou de Marlène Dietrich. Plus question, par les temps qui courent, de se tourner vers l’extérieur. Brigit Helm sera Antinéa.

Pabst qui trouvait le roman de Pierre Benoit peu plausible fait de St-Avit un névrosé, victime d’hallucinations sous l’influence du désert et de l’isolement. Et la lente descente de St-Avit dans les profondeurs du royaume d’Antinéa n’est que l’expression d’un esprit dérangé et obsédé. Ce que confirme la lettre que Ferrières écrit à la fin du film.
Le désert est fatal aux esprits faibles et le jeu exacerbé, proche du ridicule, de Pierre Blanchar, ajoute à notre malaise. Car c’est bien d’un malaise permanent dont il s’agit dans ce film. Non par le choix de Brigit Helm mais par la façon dont Pabst lui a fait interpréter le rôle d’Antinéa.
Celle-ci n’a rien d’une «reine de Saba enfant». Elle est une citadelle. Grande, froide, aussi coincée sous ses voiles atlantéens que dans son armure de robot dans Metropolis, elle incarne à merveille l’idéologie allemande de l’époque : la raideur. Rien ne doit dépasser, pas un mot, pas un cheveu, pas une émotion. Ce n’est plus une femme, c’est un menhir. Elle incarne à merveille ce que les Grecs de l’Antiquité nommaient le «colossos». A la fois statue et pilier, incarnation de la mort dans son palais souterrain si proche d’un tombeau.

La sensuelle Antinéa devient ainsi dans la peau de Brigit Helm, une maîtresse femme devant laquelle St-Avit se recoiffe fébrilement, petit garçon fautif d’on ne sait quel fantasme inavouable.
Rien dans la scène de rencontre n’évoque la volupté. Elle est pourtant d’une importance capitale. Car c’est de cet instant de séduction dont dépend toute l’histoire. Mais Brigit Helm n’est pas Louise Brooks. Le rire et la sensualité qui éclataient dans le roman de Pierre Benoit et qu’aurait si bien mis en valeur l’Américaine, deviennent ici, angoisse et affront. St-Avit n’est plus qu’une petite chose qui a honte de lui-même et se fait battre sévèrement aux échecs. Dix fois Antinéa répète le mot fatidique. Le onzième coup, c’est le coup de grâce : mat. Antinéa se lève et sans un sourire, déçue par cette proie trop facile, disparaît derrière une tenture. Anéanti, St-Avit contemple les pièces du jeu. La reine vient de le manipuler comme un vulgaire pion. Quel homme tomberait amoureux d’une femme dans les mêmes circonstances ? Aucun. Car dès le début de leur rencontre, Antinéa considère St-Avit comme quantité négligeable.

Ainsi, dès le début, Pabst s’arrange pour nous donner une image négative d'Antinéa. Pourtant, il aime les femmes c’est certain. Mais pas n’importe quelle femme. Il avait fait de Louise Brooks une Loulou à la fois candide et érotique. Il a fait de Brigit Helm une déesse teutonne. Ce n’est plus le regard d’un réalisateur sur un rôle mais celui d’un homme sur une femme. C’est à se demander si, en lui refusant à ce point la moindre humanité, il ne se vengeait pas inconsciemment de ce travail de commande.

Durant toute cette scène de rencontre, pas un mot ne sera échangé. Le premier, c’est Antinéa qui le prononce : échec. D’avance, on sait que le capitaine ne s’en sortira pas. Pabst non plus d’ailleurs.

Pourtant le réalisateur joue avec les tourments de l’âme, les profondeurs de l’inconscient, la passion avec un grand talent. Mais l’époque n’admet plus les choses obscures. Elle a besoin de transparence, de maintien des corps et des esprits, de rigueur, de refoulement des émotions. Les voluptés morbides d’une Loulou seraient une fois de plus mal venues.
Brigit Helm, aussi chaleureuse que sa statue de granit, devient une idole devant laquelle on se prosterne. Chargée de pouvoirs occultes, elle soumet St-Avit dans un jeu de séduction non plus d’ordre physique mais psychique.

Cependant, Pabst ne se respecterait pas s’il ne pouvait, à un moment, s’intéresser à ce qui le fascine : les petites gens, les endroits canailles, les filles éphémères et les voyous. C’est pour cela qu’il donne une telle importance à l’Hetman de Jitomir, Comte de Bielowsky et à la scène de cabaret parisien. Cette scène arrive en contrepoint de la précédente et autant la rencontre avec Antinéa dans les profondeurs souterraines de son palais et sa rigueur évoque la mort, autant la scène dans le cabaret évoque la vie.
French Cancan endiablé, froufrous, rires, et par dessus tout, le sourire heureux de Clémentine, interprétée par une Florelle resplendissante. Ici, on entend les talons des danseuses claquer sur le parquet, les mains applaudir, les femmes chanter. Là, les émotions sont fulgurantes et exprimées, les corps explosent. Et Clémentine est enceinte !

Le Comte de Bielowsky est une fripouille. Lorsque le prince targui lui confie sa bague en gage d’amour pour Clémentine, il la met dans sa poche, bien décidé certainement à la garder pour lui. Mais Clémentine lui annonce qu’il va être papa et là, dans sa tête, une idée sordide germe. Il va se débarrasser de la jeune femme et de sa future progéniture en lui donnant la bague du prince.
Pauvre Clémentine que l’on aime pour la dentelle de ses jupons, pour le don qu’elle fait de son corps aux hommes qu’elle rencontre. Son cœur est si vaste, et son regard si lumineux ! Brusquement, on a pitié de Clémentine car un autre malaise s’installe malgré l’apparent bonheur de la scène. On devine que ce prince targui ajoute une femme à son harem au moment même où le Comte en raye une de sa vie. Donnée, échangée, manipulée, Clémentine disparaît lorsqu’elle se met à genoux devant le prince. Antinéa, la déesse, serait donc la fille de Clémentine et de ce triste personnage qui avoue complètement ivre : « Le père, c’est pas lui...» ?

Quelle erreur ! Ce qui rendait Antinéa si mystérieuse dans le roman de Pierre Benoit, c’était justement l’incertitude de ses origines. D'un côté, les égarements du professeur Le Mesge faisant de la princesse la dernière descendante des Atlantes. De l'autre, les divagations d’un vieux séducteur s’imaginant en être le père.

Pabst tranche. Il ôte à l’histoire son aspect mythique pour nous faire toucher du doigt sa sombre vérité : Antinéa, malgré ses grands airs, n’est qu’une fille ordinaire. Même le palais, réplique de l’Atlantide de Platon est réduit ici à un village exotique écrasé de soleil dans les souterrains duquel une armée de serviteurs veille à la bonne marche des choses dans un silence inquiétant.
Chez Platon, comme chez Pierre Benoit, l’Atlantide était un merveilleux jardin, un paradis où l’eau ruisselait de toutes parts, où les oiseaux chantaient. Et si le palais était protégé par de hautes montagnes, invisible aux yeux du profane, il s’ouvrait sur le ciel par d’immenses baies.
Pour Pabst, l’Atlantide, c’est la dure réalité d’un village targui, le passage d’un enfer à un autre enfer. Car le dessus des choses ne vaut guère mieux que le dessous. Dans des ruelles poussiéreuses, des êtres vêtus de noir et dont on ne voit jamais le visage prient, se dérobent, glissent de zone d’ombre en zone d’ombre. Le dessous ressemble à une lente descente aux enfers très concrètement évoquée dans une scène.

Lorsque St-Avit part à la recherche de Morhange dans les ruelles du village, il est pris d’un malaise. Il est transporté dans le palais souterrain. On ne voit que les pieds des serviteurs qui descendent de manière rythmée les marches d’un escalier qui n’en finit pas. Ce rythme, cette démarche lente et saccadée sera reprise plus tard lors des funérailles du Norvégien. C’est donc à «l’enterrement» par anticipation de St-Avit que nous assistons. Tout comme nous assistons à son «exhumation» à la fin du film.
Lorsque Tanit-Zerga vient le chercher pour s’enfuir, il est enfermé dans une cave dont la seule issue est un rond de lumière au plafond. Comme du fond d’un puits ou d’une tombe St-Avit gravit la fragile échelle qui le mène à la surface où l’attend un autre enfer : le désert. Aucune rémission, car St-Avit est placé sous le signe du feu.

Au début du film il semble «brûler» de fièvre, ensuite il «brûle» de passion, puis il «brûle» sous le soleil du désert. Enfin il «brûle» de folie. St-Avit est un être qui se consume. L’expression «se consumer d’amour» lui colle à la peau. Ce qui l’anéantit c’est le désir.
Habituellement, la manifestation corporelle qui trahit la fièvre est la transpiration. Dans ce film, le seul qui transpire c’est le Norvégien, et seulement à un moment précis : celui où il va se donner la mort. Dans tous les autres cas, pas une peau ne brille. Pas la moindre manifestation extérieure d’un intérieur en ébullition. En 1932, lorsqu’on a des désirs, on reste net. Pas question de voir couler la moindre goutte. Il était pourtant important de traduire les désordres de St-Avit par un élément intime. Pabst a choisi les cheveux. Selon le désordre de la chevelure de St-Avit on sait tout de suite dans quel état il se trouve.

Au début du film, les mèches gominées résistent à tout. Après avoir revécu toute son histoire, St-Avit est décoiffé. Il remet en place une mèche puis pose son képi sur sa tête. Mais lorsqu’il se retourne pour regarder Cegheïr-ben-Cheïkh, à la dernière scène, il est de nouveau tête nue et décoiffé. Entre les deux, les états qu’il traverse se traduisent par un négligé plus ou moins accentué de sa coiffure. Le fait que lors de sa première rencontre avec Antinéa il se passe instinc-tivement une main dans les cheveux prouve que chez lui tout passe par ceux-ci ou le poil. Certes durant sa lutte avec le Norvégien une mèche s’est légèrement déplacée, mais pas au point de faire négligé ! Et la barbe qui pousse va de paire avec les moments d’égarement ou d’inconscience du lieutenant.

Symboliquement, les cheveux, comme les ongles, sont en rapport étroit avec notre intimité. Ce n’est donc pas un hasard si, juste avant de rencontrer Antinéa, St-Avit est recoiffé, rasé et manucuré. Le fait qu’il apparaisse ensuite systématiquement avec des mèches rebelles à chaque fois qu’il chavire nous fait entrer dans sa folie. C’est le signe qu’il est sous l’emprise d’un pouvoir qu’il ne contrôle pas. Tout comme le Norvégien qui lui, est en permanence décoiffé, signe qu’il a définitivement perdu la raison. Idem chez Bielowsky. A jeun il est impeccable. Ivre, la coiffure dégouline. Les seuls qui n’ont jamais un cheveu qui dépasse sont Antinéa et Morhange. La première parce qu’elle ne trahit ses émotions que par son regard. Le deuxième parce qu’il n’éprouve jamais rien. Le seul moment où Morhange perd un peu le contrôle de lui-même, c’est lorsqu’il supplie la déesse de lui dire où est son ami. L’expression de la rage chez Morhange se situe dans la main. Juste le poing droit qui se serre. En dehors de cela, rien.

Ainsi, chaque personnage pour manifester ses émotions utilise un code précis. Et ces codes n’ont jamais aucun rapport avec l’humide. St-Avit le feu, Antinéa, le minéral, quelle place reste-t-il à Morhange ? L’air. Le vide. Le non-dit. Car il ne s’agit pas d’indifférence chez cet homme mais bien de refoulement. Un chapelet autour du cou en guise de grigri protecteur, il affronte le désert comme il affronte Antinéa. En être supérieur.

Dès les premières images, on comprend que rien ne peut atteindre cet homme. Le menton toujours levé, le regard lointain, la présence d’un squelette dans le sable ne l’émeut pas. A la jeune journaliste qui voudrait l’enterrer il répond : «Cela ne servirait à rien, d’ici ce soir le vent aurait balayé le sable. C’est le Sahara, Mademoiselle.»
Et elle fait demi-tour, convaincue. Convaincue de quoi ? Telle Antigone, voulant creuser une tombe pour son frère, la jeune femme pensait rendre un dernier hommage à ce squelette inconnu. Morhange, lui, n’en voit pas l’intérêt. De quoi est donc convaincue la jeune femme ? Tout simplement de l’autorité de Morhange. Il a parlé. Il a raison. Elle tombe amoureuse. Elle ne cherche même pas à défendre son point de vue.
Pauvre St-Avit qui s’empêtre dans ses émotions et ses mots lorsqu’il vient lui dire au revoir. Il est trop humain cet homme-là, avec ses hésitations et son regard brillant. Morhange, ses airs distants et son chapelet en sautoir est certainement aux yeux de la jeune femme beaucoup plus digne d’intérêt. D’ailleurs l’air est connu. Les femmes aiment les hommes autoritaires qui ont réponse à tout.

Après la folie des années 20 et de toutes ces femmes qui prétendaient à la liberté, il était temps de les rappeler à leurs devoirs. De les ramener à la place qui est censée être la leur : la journaliste sous l’autorité de son journal, Clémentine dans un harem et Antinéa, inexistante, dans les rêves troubles d’un névrosé ou bel et bien de chair mais dans les souterrains d’un village targui au fin fond du désert. La petite fille, la prostituée, l’idole inaccessible ou soumise, la place de la femme en 1932 se situe à un degré inférieur. La scène de rencontre entre Antinéa et Morhange est à ce titre un pur délice de caricature (3).
La prise de vue se fait en plongée. Sur le lit, Antinéa et Tanit-Zerga. Entre elles deux, une ombre immense. Un homme vu de profil. Et l’ombre parle. Fascinée, Antinéa lève les yeux : «(off) Non, je n’ai pas de parole à donner, donc pas d’engagement à prendre. J’exige la liberté immédiate de mon compagnon André de St-Avit et de moi-même Capitaine Morhange. C’est tout, je n’ai rien à ajouter.»

L’ombre bouge et disparaît. La caméra redescend, cadre Antinéa et son guépard. La jeune femme, le regard toujours vers les hauteurs (vers Dieu le Père, qui êtes aux cieux !) a cette phrase grotesque : «Tanit, Tanit... un homme !» Sous-entendu : un homme, un vrai. Car c’est cela Morhange. Un homme qui exige, qui donne des ordres. Un homme auquel on se soumet. Rien ne l’émeut. Rien ne bouge. Pas un cheveu de travers. Sa deuxième rencontre avec Antinéa accentue cette impression.
La jeune femme s’est parée d’une superbe robe de mousseline aérienne et de ses plus beaux bijoux. En face d’elle, Morhange, très digne, voix tenue et ferme : « Mon camarade est-il toujours vivant ? Je vous prie de me répondre ! » Mais Antinéa ne répond pas. Morhange hésite, il essaie une autre technique et là, on comprend combien il lui en coûte, car les mots qui suivent lui arrache une grande douleur : «Je vous en supplie...»
Morhange suppliant Antinéa, ce n’est pas digne d’un homme. Alors il se ressaisit et de nouveau d’une voix autoritaire le capitaine crie : «Où est mon ami !» Pour arracher une réponse à la jeune femme, il la prend par les bras et la secoue : « Vous allez répondre immédiatement, vous entendez ! »

Les femmes aiment être secouées (certainement battues même !). Devant tant de qualités, Antinéa essaie une dernière manœuvre pour séduire l’homme de sa vie. Elle lui offre ses lèvres. Dégoûté, Morhange la lâche brusquement. Alors, lentement elle lève les bras. Ses voiles glissent et découvrent ses épaules. On devine le corps sous la finesse des tissus. Sans résistance, elle s’offre à Morhange. On devine un sein, la peau est lumineuse et pour la première fois depuis le début du film c’est dans cette instant d’abandon qu’Antinéa devient belle. D’une beauté à faire craquer n’importe quel homme car en plus elle choisit, autonome dans ses désirs. Sa grande silhouette devient alors aérienne, les yeux rêveurs et la bouche sensuelle. Le «colossos» cesse enfin d’être pierre pour se faire de chair et rejoindre par la même occasion le monde des vivants. Malheureusement, Morhange est révulsé car dans son univers, ce sont les hommes qui choisissent, pas les femmes. Il le lui dit clairement d'ailleurs. Lorsqu’elle entend ça, Antinéa baisse les bras. Ou plutôt, les bras lui en tombent.

Un peu plus tard, quand St-Avit se retrouve auprès d’elle, elle se laisse étreindre mais sans participer. Elle ne cède qu’en apparence, car pour prendre la décision qui germe dans sa tête, il lui faut garder sa lucidité. Pour cela St-Avit doit perdre la sienne.
Lorsqu’elle lui demande de tuer Morhange, le lieutenant ne réfléchit même pas. D’avoir tenu la déesse entre ses bras lui a fait perdre la raison. Hagard, il se lève et assassine son ami. La voix de ce dernier murmurant son prénom fait reprendre conscience à St-Avit. Les deux hommes se serrent fébrilement entre leurs bras, d’une virile amitié retrouvée.
Antinéa assiste à la scène, recouverte d’un voile noir. En cet instant on ne sait qui est le double de l’autre. Celle qui, un bref instant, avait su nous émouvoir lors de sa rencontre avec Morhange, retourne à ce qu’elle est : une statue vide de tout regard, belle et froide comme une stèle de cimetière.

Tout ce que Pierre Benoit avait glissé de faiblesse, de fragilité ultime, n’existent plus ici. En opposant la chaude amitié de deux hommes à la froideur d’un cœur de pierre, Pabst ouvre grand la porte aux considérations machistes les plus médiocres et permet à certain d’écrire à propos d’Antinéa qu’elle est : «une petite dame à la jambe légère qui demande aux voyageurs la possibilité de satisfaire aux instincts d’une lourde hérédité et aux plaisirs féminins qui consistent à brouiller deux amis, à tromper un amant et à salir ce qui est propre» (4).
Pabst avait un avantage sur Feyder. Le parlant existait. Rien ne l’empêchait pour la dernière rencontre Morhange/Antinéa d’utiliser le vrai dialogue du livre de Pierre Benoit . En le mettant au conditionnel il fait d’Antinéa un être diabolique pratiquant le chantage. L’Antinéa de Pabst, c’est le Minotaure qui a besoin pour vivre de se repaître d’âmes innocentes. Fruit d’un amour coupable, cette femme ne peut avoir que des pensées coupables et entraîner les hommes à leur perte.
Commencé le 7 janvier 1932, le film est présenté pour la première fois le 8 juin. Cinq mois, pour les trois versions. Un temps record. Le réalisateur aurait pu remettre en cause le scénario et les dialogues. Il ne le fit pas (5). Alors, malgré les immenses qualités de sa mise en scène on lui en veut un peu (6).

En voyant ce que Pabst a fait de l’Atlantide, la déception est grande, infinie. Comme le désert dans lequel se perd St-Avit dans la dernière scène du film.
Pierre Benoit avait imaginé une jeune femme libre, étrange, fascinante, cultivée, belle mais aussi fragile. Pabst nous renvoie l’image d’une femme de granit dont seuls les yeux semblent doués d’expression. Telles les ocelles sur les ailes d’un papillon, le regard d’Antinéa effraie et séduit à la fois. Immensément belle, donc attirante et dangereuse, elle est une froide beauté qui puise sa puissance dans les profondeurs de notre inconscient. Antinéa, et Brigit Helm à travers elle, méritait mieux que ça.

Entièrement inspiré du livre de Pierre Benoit, l’Atlantide de Pabst s’en éloigne pourtant sur un grand nombre d’éléments qui dénaturent le point de vue du romancier sans pour autant se rapprocher de celui de Platon.
En supprimant tout ce qui conférait à l’histoire son aspect mythique, le cinéaste réduit l’Atlantide à l’exploration de l’univers psychique d’un seul homme : St-Avit. Il se laisse engloutir par ses propres fantasmes à travers lesquels il erre comme dans un labyrinthe. Tout comme St-Avit fuira l’Atlantide pour retourner s’y perdre quelques années plus tard, Pabst reviendra en Allemagne, au centre même d’un dédale infernal et morbide.
Platon et P. Benoit nous donnaient les clés de la réflexion sur la notion d’équilibre. Pabst ouvre grand les portes d’un monde tragique où nul espoir n’est permis. Cette année-là, Hitler obtenait la nationalité allemande, six mois plus tard, il était élu chancelier et président du IIIe Reich.

Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net 2003

(1) Le premier est «L’amour de Jeanne Ney» en 1927 puis «Crise» en 1928.
(2) En 1927 il y avait déjà 2 millions de chômeurs en Allemagne. Ils seront près de 6 millions en 1932. (Histoire - sous la direction de Robert Franck - Belin - 1988).
(3) Il faut rappeler que ce sont trois hommes qui ont «adapté» le roman et que l’on doit les dialogues particulièrement ridicules à Jacques Deval, auteur de pièces de théâtre de boulevard.
(4) Notes sur G. W. Pabst par Chamine - Pour vous - 4 août 1932.
(5) En 1933, lorsqu’Hitler prend le pouvoir, Pabst est en France. Ses films furent censurés et il fut interdit de tournage. Lorsqu’il rentre en Allemagne en 1939, il ne put reprendre ses activités que grâce à l’intervention de Leni Riefen-stahl auprès de Goebbels. Est-ce pour cette raison que, même sans l’approuver, il ne prit jamais position non plus contre le nazisme ?
(6) Dès la scène de la rencontre St-Avit/Antinéa tout le film est construit comme une partie d'échec.

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