FILMOGRAPHIE
Analyse du film
ATLANTIS, THE LOST CONTINENT
de George PAL (1960)
par Françoise Marchand

Une évasion dans un passé idéalisé pour mieux nous alerter sur le futur. Une parabole sur le thème : science sans conscience...

1 - L’histoire
Prologue : Pal reprend la théorie d’une Atlantide atlantique en présentant une carte et un dessin animé afin d’expliquer pourquoi des civilisations, aussi éloignées les unes des autres que l’Amérique centrale et l’Europe par exemple, ont des points communs
En Grèce durant l'Antiquité. Alors qu’ils sont en train de pêcher, Démétrios et son père Petros découvrent sur un radeau, une jeune fille inanimée. Lorsqu’elle se réveille elle leur apprend qu’elle s’appelle Antillia et qu’elle est la fille du Roi Kronas, dont le royaume, l’Atlantide se situe au-delà des colonnes d’Hercule.

Ni Démétrios ni son père ne croient la jeune fille car ils savent bien qu’il n’y a rien au-delà des colonnes et que quiconque s’est aventuré sur la Grande Mer n’en est jamais revenu.
Quelques jours plus tard, elle demande à Démétrios de la raccompagner dans son royaume et lui promet qu’en échange son père exhaussera tous ses désirs. Mais Démétrios refuse, trop effrayé par l’idée de franchir les colonnes d’Hercule.
Très amoureux de la jeune femme il lui fait cependant une proposition. Ils chercheront l’Atlantide pendant un mois, au-delà, s’ils ne l’ont pas trouvée, ils reviendront en Grèce et ils se marieront. Antillia accepte le marché. Après un dernier regard, comme s’il voyait son village pour la dernière fois, Démétrios prend la barre et se dirige vers le large.
Durant une tempête Démétrios doit affronter Poséidon surgit de la mer. Sursautant au moindre bruit, Démétrios propose de faire demi-tour. Antillia réussit à le convaincre d’attendre encore un peu. Plus tard, sur une mer redevenue calme un monstre de métal surgit des flots et se rapproche du bateau. Démétrios tente de maîtriser la bête avec son harpon mais celle-ci replonge sous le regard amusé de la princesse : «N’aies pas peur, il n’y a pas de danger» dit celle-ci au moment où le sous-marin s’immobilise. Une porte s’ouvre, des hommes apparaissent et regardent la jeune fille en souriant : «Nous sommes heureux Princesse que vous soyez revenue saine et sauve», dit Zaren, le commandant.

Plus tard, Antillia retrouve son père au palais et lui explique comment un merveilleux étranger lui a sauvé la vie et l’a demandée en mariage. Le Roi Kronas ne semble pas enthousiaste et demande à sa fille de ne pas être si empressée.
Pendant ce temps, Démétrios est enlevé par les capitaines de la garde sous les ordres de Zaren. Il est envoyé dans un camp de travaux forcés. Là, il fait connaissance de Xandros, un vieux navigateur grec qui lui apprend qu’il est désormais esclave.

Attiré par des cris étranges, Démétrios découvre des monstres, moitié humains moitié bêtes, occupés à extraire du sol de la montagne des pierres vertes. Xandros explique, qu’à l’origine, ces monstres étaient des hommes, jeunes et forts, mais qu’ils ont servi à des expériences menées par un savant dans un lieu nommé «La maison de la peur». Quant aux pierres, se sont des cristaux qui servent à capturer l’énergie du soleil et dont le moindre petit bout pourrait détruire toute la ville.

Plus tard, lors d’une promenade à cheval, Antillia aperçoit Démétrios dans une file d’esclaves. Réalisant qu’on lui a menti sur le sort réservé au jeune homme, la princesse exige de son père qu’il le libère. Mais le Roi Kronas hésite, ne sait que dire, et Zaren parle à sa place. Antillia comprend alors que malgré les apparences c’est bien Zaren qui gouverne le pays assisté d’un conseiller astrologue.
La jeune fille trouve le réconfort auprès d’Azor, le prêtre. Celui-ci lui fait part aussi de ses inquiétudes sur la façon dont est gouverné le pays.
Peu après, le jeune homme est transféré à «La maison de la peur». Il est sur le point de servir de cobaye pour une nouvelle expérience de transformation en porc lorsque des gardes interviennent sur ordre de Zaren. S’il veut reconquérir sa liberté, Démétrios devra subir l’épreuve du feu et de l’eau dans les arènes de la cité.

Le jour du combat arrive. Azor qui observe les colombes, lâchées pour signaler l’ouverture du spectacle, s’étonne que celles-ci, au lieu de revenir à leur cage comme à leur habitude, s’éloignent vers la pleine mer. Antillia, elle, découvre que c’est Démétrios qui se trouve dans la fosse. Kronas, sous l’influence de Zaren, refuse d’annuler le spectacle. Au bout d’un long combat, Démétrios sort vainqueur et est proclamé citoyen libre.

Quelques jours plus tard, Zaren réunit le Conseil d’Atlantis et explique que grâce à la puissance des rayons du cristal vert, l’Atlantide peut se rendre maîtresse du monde. Azor s’oppose au projet, au nom du respect humain, mais toute l’assemblée ainsi que le roi, votent pour la guerre.
Plus tard, en compagnie d’Azor, Démétrios rencontre Antillia qui lui propose un plan pour l’aider à s’évader. Le jeune homme propose au prêtre de tenter de déjouer les plans du commandant.
Le cristal géant est enfin sorti de terre et monté sur une machine. Le jour de la pleine lune arrive. Zaren fait installer la machine sur la place du palais. Durant le discours officiel, Démétrios parvient à s’introduire dans les prisons et libère ses camarades.

Soudain le ciel se couvre d’inquiétants nuages noirs, le volcan gronde et d’épaisses fumées sortent du cratère. Dans la ville, le peuple panique. La terre tremble, les maisons s’écroulent et la foule tente de s’enfuir par la mer.
Consciencieusement, Zaren tire avec son rayon sur tous ceux qui tentent de s’échapper. Démétrios part au secours d’Antillia pendant que sur la terrasse du temple Azor regarde avec tristesse la ville en flammes. Pour empêcher Zaren de poursuivre son travail de destruction le prêtre l’attaque. Azor est tué pendant le combat mais le cristal géant, abandonné à lui-même, tourne tout seul et un rayon touche Zaren.
Démétrios et Antillia réussissent à gagner la crique où le bateau du pêcheur était ancré. Plusieurs bateaux s’éloignent de la côte. A bord, les hommes regardent le volcan exploser, la ville s’écrouler et les vagues envahir la cité. L’île s’enfonce peu à peu dans la mer puis le calme revient.
Epilogue : Sur la carte du début, à l’endroit où il y avait un continent, quatre petits bateaux s’éloignent les uns des autres.

2 - Science sans conscience...

La position géographique de l’Atlantide restera une des grandes énigmes de l’univers. Fidèles à la description de Platon, les partisans d’une Atlantide atlantique se justifient en faisant de nombreux rapprochements entre les civilisations qui, de part et d’autre de l’océan, présentent des caractères communs. Certains supposent que des survivants du cataclysme auraient émigré aux quatre coins du monde, transportant avec eux leur culture.
C’est de cette théorie dont s’inspire George Pal et qui nous est expliquée dans le prologue. Le film raconte, à sa façon, les derniers jours de l’Atlantide.
«Dans notre pays, il n’y a pas de roi, pas de fille de roi, pas d’esclaves, nous sommes tous des hommes libres...» répond Petros à Antillia. Oser faire dire cela au père de Démétrios relève soit de l’ignorance soit de l’utopie (1).

Si Pal donne ainsi, dès le début du film, une image idyllique, voire paradisiaque de la Grèce, c’est que comme citoyen libre, d’un pays libre il a en horreur toute forme de dictature. Il est le premier à mettre en images le rapport direct qu’il y a entre le mythe de Platon et la folie dominatrice de certains gouvernements.

Ignorant jusqu’au roman de Pierre Benoit (2), le réalisateur puise directement à la source du mythe pour en retirer le juste message : «Science sans conscience...» ne peut mener une civilisation qu’à sa perte, à quoi il ajoute : «Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre».
A travers Azor, grand prêtre du royaume c’est Pal qui s’exprime. Sa filmographie prouve d’ailleurs que le choix de ce thème n’est pas dû au hasard mais correspond à une réelle conviction. Il traduit aussi l’angoisse du peuple américain face à des envahisseurs potentiels et en 1960, lorsque le film paraît au Etats-Unis, Eisenhower, qui achève son mandat, n’en est qu’aux prémices de négociations avec «l’ennemi rouge» (3).
Et puis, tout le monde se souvient de la grande terreur qu’inspira l’émission de radio d’Orson Welles (4). Pal de son côté a déjà abordé le thème en produisant «Le choc des mondes» (de R. Maté en 1951) et «La guerre des mondes» (de B. Haskins en 1953). «Atlantis, the lost continent» est pour lui une occasion supplémentaire d’exprimer ses idées. Il a fait en ce sens un film extrêmement personnel, mais arrivant sur un marché du péplum déjà très encombré et surtout manquant visiblement de moyens.

A l’époque où Pal était encore à la Paramount, Cecil B. De Mille lui envoie un livret d’opéra jamais produit : «Atlanta» de Sir Gerald Hargreaves. D’après Pal, l’histoire n’est pas très intéressante mais comporte de bonnes idées qui pourraient éventuellement servir de base à un film. Il rachète les droits et propose le sujet à la Paramount. Même réaction que pour «La machine à explorer le temps», la firme refuse. Atlanta, rebaptisée entre temps Atlantis, se retrouve dans un tiroir.
Puis Pal passe à la M.G.M. où il a la possibilité de réaliser, avec un énorme succès, deux films : «Les aventures de Tom Pouce» en 1958 et enfin «La machine à explorer le temps» en 1960. Fort de ces deux réussites, le réalisateur ressort des tiroirs une histoire des frères Grimm et Atlantis. G. Pal croit très fort à l’histoire des frères Grimm. La M.G.M. choisit Atlantis.

A peine le projet mis en route, la production ordonne de commencer les prises de vue. Le script n’est pas achevé et, arrivé à la moitié du tournage, Pal se rend compte que le film est mauvais. En dépit des solutions que lui propose la M.G.M. (propositions qui s’avèrent encore pire que ce qui existe déjà) Pal essaie de faire, sinon un film réussi, du moins un film cohérent. Mais le budget est ridicule. Il est contraint pour les scènes de foule d’utiliser des chutes de «Quo Vadis» (5).

Ces scènes qui se repèrent comme des taches noires sur de la neige surprennent par leurs différences de rythme et de profondeur de champ. D’un côté, de l’amplitude, de l’autre, des scènes filmées au plus près pour éviter de reconnaître des décors déjà vus ailleurs. Cela n’empêchera pas des spectateurs sagaces d’apercevoir Deborah Kerr fuyant l’incendie de Rome.
Entre les plans rajoutés de «Quo Vadis» et ceux supprimés par Pal lui-même (6), le film finit par ressembler, plus à une bande dessinée, genre Comic américain dans la veine des Flash Gordon et autre Superman, qu’à un péplum. Tout y est : les pierres précieuses, le rayon de la mort, les machines sophistiquées, une civilisation inconnue (et menaçante, bien évidemment !) il y a des vilains et des gentils et le héros échappe à toutes sortes de pièges pour épouser la fille du roi.
On pourrait aussi s’amuser à relever toutes les erreurs. La liste est immense et il n’est pas interdit de se poser quelques questions naïves non dénuées d’ironie :

- A son arrivée à Atlantis, Antillia est acclamée par les habitants de la cité, son père l’attend au palais. Comment tout ce petit monde était-il au courant de son retour ?
- Les sous-marins ont des moteurs. Pourquoi la princesse rentre-t-elle chez elle en char à bœufs ?
- Les Atlantes ne connaissent pas l’Ancien Monde et sur la maquette de Zaren, la Méditerranée n’existe pas. Comment Antillia a-t-elle appris le nom des colonnes d’Hercule ?
- Le rayon de la mort réduit à néant tout ce qu’il touche. Sauf le squelette de Zaren.
- Les rois Atlantes sont prêts à partir à la conquête du monde. Pourquoi ne sont-ils pas partis à la recherche d’Antillia ? Car c’est l’angoissante question que l’on se pose tout au long du film et qui n’aura, comme toutes les autres, aucune réponse :
- Que pouvait bien faire Antillia, seule, abandonnée sur un radeau, au beau milieu de la Mer Egée ?

Etrange film que cette Atlantis qui se caractérise plus par ses manques que par ses atouts. Et il en a pourtant, mais tellement dilués que l’on finit par s’ennuyer (7).
Un exemple de scène ratée malgré la richesse des idées : le combat dans l’arène. Dans une fosse triangulaire Démétrios se bat avec un adversaire soit disant gigantesque. Ce dernier, à la limite de l’obésité a du mal à bouger sa carcasse. Le combat est lent, si lent qu’à aucun moment on ne sent le jeune homme en danger. Ce qui aurait pu être un véritable suspens, frise le combat de foire et sombre dans le ridicule. Tout comme le Poséidon ventripotent surgissant des eaux pour menacer Démétrios lors de son voyage vers Atlantis. Pourtant, chaque détail regorge de sens. Dans un espace triangulaire (première figure géométrique selon Platon) qui exprime soit le sexe masculin et le feu (pointe en haut, comme le «logo» d’Atlantis, le D grec), soit le sexe féminin et l’eau (pointe en bas) Démétrios doit affronter la «bête» pour conquérir sa liberté (8).

Après avoir étouffé le monstre, le jeune homme sort de l’eau. C’est un être nouveau qui apparaît. La renaissance d’un homme libre. Il avait connu la déchéance en devenant esclave ou en risquant la métamorphose en porc, il reconquiert par son courage le statut d’être humain. Mais les épreuves ne sont pas terminées. Cette nouvelle liberté doit désormais lui permettre de s’affirmer. Au mépris de ses désirs personnels (il a la possibilité de s’évader d’Atlantis) il mène le combat pour la libération de ses compagnons. Le fils de Petros est enfin devenu adulte.
Tout ce processus d’éveil à la conscience aurait pu être mené tambour battant. Au lieu de cela, le rythme poussif et le manque de personnalité des comédiens classent la révolte des esclaves dans la catégorie : agitation de potaches. C’est que le héros ne s’appelle pas Kirk Douglas et George Pal n’est pas Kubrick (9).

Le chef de la révolte dans Atlantis a un physique de chanteur de charme (dans son village natal en Grèce, il nous pousse la chansonnette) et ses émotions se décodent en trois ou quatre expressions. Antillia fait mieux, elle n’en a que deux. Quand tout va bien, elle sourit. Quand tout va mal, elle fronce les sourcils. Il est vrai qu’on ne lui en demande pas plus tant l’histoire la réduit au rôle de potiche. Le fait qu’elle n’ait aucunement le droit à la parole (à chaque fois qu’elle demande quelque chose à son père, elle n’est pas prise en considération), n’excuse pas son manque de conscience politique. De fait, Antillia est le reflet de la femme américaine des années 60.

«(...) Sa seule ambition était de devenir une épouse et une mère modèle, son rêve le plus audacieux d’avoir cinq enfants et une maison merveilleuse, son unique combat consistait à dénicher un mari et à le garder. Elle n’accordait pas une pensée aux problèmes -tellement peu féminins- du monde environnant. Elle estimait que c’était aux hommes qu’il appartenait de prendre les décisions vitales. Elle était fière de sa condition de femme et écrivait avec orgueil sur les feuilles de recensement : «Profession : ménagère» (10).

Pourtant, comment croire qu’elle ignore le sort réservé à Démétrios puisque la loi atlantéenne condamne tous les étrangers à devenir esclaves ? Elle ne s’étonne pas non plus (même si elle semble s’émouvoir mollement) de voir des hommes enchaînés et frappés à coups de fouet. Ce qui la surprend, c’est d’y voir Démétrios. Tout comme E. G. Ulmer fera de Robert, un an plus tard, dans son «Atlantide» un homme qui ne s’étonne pas qu’on tue, mais qu’une femme puisse tuer, Pal fait d’Antillia une femme qui ne s’étonne pas de voir des esclaves mais que Démétrios puisse en être un.

Il n’y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir et lorsqu’Antillia assiste au combat dans l’arène elle ne se révolte que lorsqu’elle se rend compte que c’est Démétrios qui est dans la fosse.
Le «politique» ne tenant pas compte de son avis, elle se tourne vers le «spirituel». Azor, grand prêtre du royaume devient son confident, son refuge. Et il a de quoi la rassurer, car il fonctionne avec des éléments qualifiés symboliquement de féminins. C’est un grand observateur de la nature dont il écoute les vibrations, les messages. Mais surtout, la lune est pour lui l’astre divin par excellence, car c’est elle qui préside à la création de toutes choses.

Lorsque la princesse se sent abandonnée de tous, il l’emmène sur la terrasse du temple. Là, au centre d’un vitrail en forme de rosace, ils contemplent l’astre de la nuit. Curieuse incursion de la symbolique chrétienne chez les Atlantes. La rosace gothique tout comme la rose à qui elle emprunte son sens, symbolise la coupe de vie, l’âme, le cœur, l’amour. Se placer en son centre est comme se placer au centre d’un mandala ou d’une roue. C’est se situer comme principe stable de l’univers.
La femme et la religion seraient-elles les deux principes stables de la société selon George Pal ? En opposition aux hommes et à la science ? Division pour le moins tendancieuse qui amène une autre réflexion.

Ecarter les femmes de tout pouvoir politique ne serait-il pas une façon déguisée de les maintenir dans l’ignorance ? Obligées de chercher une «reconnaissance» ailleurs, elles gouvernent au sein de leur foyer et trouvent auprès des prêtres l’écoute qu’elles n’ont pas ailleurs. Si toutes les femmes refusaient de se laisser berner par ce principe, qu’en serait-il du pouvoir politique des hommes ? Dans Atlantis, le «pouvoir» féminin capable d’ébranler le pouvoir masculin se manifeste dans la scène de la chute du cadran solaire.

Paradoxalement, tout comme le mythos ne s’oppose pas au logos, le spirituel ne s’oppose pas au matériel. L’un ne va pas sans l’autre. Car tout questionnement d’ordre spirituel ne devrait pas se limiter obligatoirement à une simple pratique religieuse mais à une mise en pratique humaniste et concrète de réflexions philosophiques. C’est cette dimension qui manque à Zaren.
A l’exact opposé d’Azor, chacun à un bout de l’alphabet, ils sont comme les deux extrêmes entre lesquels tout homme se sent balancer. L’un ne s’observe pas sans l’autre. D’un côté le prêtre, Antillia, la lune, la féminité, de l’autre, Zaren, le soleil, la virilité. D’un côté, la soumission et le respect de ce «quelque chose» plus fort que l’être humain, de l’autre, la domination, le pouvoir, la maîtrise de la nature. L’être humain n’aurait-il le choix qu’entre le sabre et le goupillon ?

Le point de vue du réalisateur est clair. La technique, comme progrès permettant aux hommes de s’ouvrir les portes de l’avenir est libératrice. La technique, comme facteur de pouvoir et de destruction entraîne l’aliénation des uns et l’esclavagisme des autres. En montrant une population entière, une merveilleuse cité et un continent disparaître par la faute d’un tyran, Pal manifeste, avant la lettre, son besoin de pacifisme, de retour aux choses simples. Il nous parle avec son cœur. Il nous parle d’amour (11). Démétrios et Antillia «sauvés des eaux» retourneront en Grèce. Ils s’éloigneront de cette civilisation si peu «naturelle» et si peu «démocratique». Ils vivront pour porter témoignage et tenter de ne pas renouveler les mêmes erreurs. Détourné de ses buts humanistes, tout progrès se retourne un jour où l’autre contre celui qui l’a mal utilisé. Ainsi Zaren sera détruit par son propre rayon de la mort.

Le but de tout film de science-fiction est de nous faire prendre conscience du présent. En ce sens, le film de Pal pourrait être considéré comme un film d’anticipation dont l’action paradoxalement se joue dans le passé. Raconter le mythe aujourd’hui pour nous protéger des dangers futurs est le travail du poète. Inspiré par les «muses» le poète «voit». Il peut donc parler mieux que quiconque.
Au 20e siècle, les réalisateurs de film sont des poètes qui nous donnent à voir leur version du monde, ce qui les satisfait, ce qui les angoisse. Ils sont souvent, sinon des visionnaires, du moins des témoins de leur temps.

Le début des années 60 marque un tournant dans l’histoire des Etats-Unis. La guerre froide n’en finit pas de s’achever et la «détente» qui s’amorce est encore bien fragile. Le réalisateur critique la société américaine où les pouvoirs d’un président (le roi Kronas) représentent peu de choses à côté du lobby militaro-industriel (Zaren)(12) . Face à cette situation de crise, l’Eglise (Azor) constate mais ne prend pas position. Elle se contente d’offrir un refuge. Quant à la femme (Antillia) plus soucieuse de ses objectifs ménagers que des réalités politiques, elle représente la bonne conscience de l’Amérique.

Dans «La guerre des mondes», qu’il produit pour Bob Haskins en 1953, Pal avait déjà été séduit par les soucoupes volantes au rayon exterminateur. Dans Atlantis, le rayon mortel est généré par un cristal géant qui puise son énergie dans la lumière du soleil.
Au moment où le film était projeté à New York pour la première fois, une information en provenance de la «Hughes Aircraft» annonçait que le professeur Théodore H. Maiman venait d’inventer un rubis synthétique susceptible d’absorber les forces énergétiques d’une puissante source lumineuse et de les irradier ensuite sur une gamme de basse fréquence. Il s’agissait de la découverte officielle du rayon laser. Une fois de plus, rêve et réalité venaient de se rejoindre sur un écran.

3 – Du mythe au conte de fée

Le livre de Pierre Benoit a eu un tel impact depuis sa publication qu’aucun document audiovisuel n’avait, jusqu’à 1960, traité de l’Atlantide hors de ce contexte. En situant son action dans l’Antiquité grecque, même si l’époque est indéterminée et en ne faisant jamais aucune allusion au roman, George Pal est le premier à renouer véritablement avec le mythe platonicien en s’inspirant de la construction du Critias.

Dans ce récit c’est d’abord d’Athènes dont parle le philosophe puis il décrit l’Atlantide. La confrontation de ces deux mondes met en évidence leurs points communs, leurs différences et montre comment le deuxième a progressivement glissé vers la décadence.
George Pal débute son film par quelques scènes tranquilles de pêche. Petros et son fils semblent couler des jours heureux et sans histoire. Le fait de ramener chez eux la jeune fille qu’ils viennent de sauver nous donne l’occasion de découvrir un intérieur modeste mais bien tenu, et d’apprendre que les deux hommes n’ont beau être que d’humbles pêcheurs, ils n’en sont pas moins des hommes libres, dans un pays libre. Enfin, la scène sur la plage avec coucher de soleil en technicolor confirme que ce lieu est idyllique, Démétrios, un homme sain dans un corps sain, et que le bonheur peut se résumer à l’amour naissant entre le jeune homme et la jeune fille.

L’opposition avec l’Atlantide d’Antillia apparaît au travers de quelques détails, semés çà et là à l’intérieur de ces scènes. La jeune fille ne supporte par les tissus rustiques sur sa peau, le comble de l’élégance semble être le teint pâle et les lèvres rouges. Pour Petros ce sont par contre des signes de maladie. Elle semble aussi avoir des connaissances que les deux hommes n’ont pas puisqu’elle «bricole» en grand secret un objet dont on ne comprend pas tout d’abord l’utilité.
La transition entre les deux mondes se fait par la mer. Là, on s’aperçoit que Démétrios a beau être pêcheur, il ne maîtrise pas l’espace maritime. On ne transgresse pas impunément le royaume de Poséidon et s’aventurer au-delà des colonnes d’Hercule, c’est rejoindre le monde de «l’au-delà». Il y a donc, dès le départ, incompatibilité entre les croyances du jeune homme et celles de la jeune fille. Elle vient du royaume des morts ce qui relève de la magie pour le Grec, de plus elle utilise une boussole (le fameux outil «bricolé») ce que Démétrios prend pour de la sorcellerie.
La mer dans tout cet épisode devient alors une sorte de frontière. D’un côté un espace naturel, respectueux des traditions, de l’autre un espace maîtrisé, une civilisation évoluée qui ne confond pas la science avec un tour de magie.

L’opposition la plus flagrante entre ces deux mondes s’effectue dans la confrontation de deux puissances maritimes. D’un côté, le Poséidon grec qui surgit de la mer pour intimider Démétrios, de l’autre, le sous-marin atlantéen. Le premier comme tous les dieux grecs a figure humaine, le second est un monstre de métal.
Après avoir décrit avec force détails la vie athénienne, Platon abordait ensuite la civilisation atlantéenne. De son côté, Pal effectue le même trajet.

Démétrios quitte définitivement ce qui le rattachait à son pays en abandonnant son bateau pour pénétrer à l’intérieur du sous-marin. La simple apparition de cet appareil nous projette dans un monde différent. La barque sommaire du grec s’oppose à la technique sophistiquée du bâtiment atlante, le village à l’immense cité du continent, la petite place du marché à la foule sur le port d’Atlantis, la modestie de la maison du pêcheur à la richesse du palais. Si la Grèce est le pays de la liberté, l’Atlantide connaît un système extrêmement hiérarchisé, cloisonné où les étrangers sont systéma-tiquement réduits en esclavage. Démétrios l’apprendra à ses dépends.

La deuxième partie du film de Pal, comme la deuxième partie du Critias de Platon, nous montre le déséquilibre grandissant entre les forces du bien (le prêtre Azor, la lune, Antillia) et les forces du mal (Zaren, les ministres et le rayon laser) et comment la soif de conquête mène l’île à sa perte.
La différence avec Platon réside dans la fin de l’histoire. Pour Pal (et le public de 1960), l’espoir ne pouvait se résumer à trois points de suspension ouvrant la porte à toutes les suppositions. Le réalisateur ajoute donc une morale : seuls la liberté et l’amour préserveront le monde de la décadence.

Lorsqu’il réalise ce film, Pal avait parfaitement analysé la situation de son pays. Le message platonicien est clair mais ce qui élevait le texte du philosophe au statut de mythe par sa dimension dramatique ne se retrouve pas dans le film. L’excès de recherche esthétique, notamment dans le traitement des couleurs, la réalisation qui balance entre finesse et platitude, les incrustations de «Quo Vadis», les trucages trop visibles ne donnent pas à ce film une dimension mythique mais le classent dans la catégorie conte de fée. Avec le même scénario il eut fallu le talent d’un Feyder ou d’un Pabst pour que cette histoire devienne réellement mythique. En 1921 et en 1932, les spectateurs sortaient du cinéma bouleversés, le diable au corps ou l’âme en effervescence. Pal nous abandonne gentiment sur les sourires béats de Démétrios et d’Antillia.

Certes, Pal est conscient de la mutation qui est en train de se produire dans son pays, mais il n’utilise pas toute la puissance des images pour lancer un véritable message, et son petit côté «make love not war» finit par agacer par sa mièvrerie. Enfin et surtout, et c’est par cette question que se terminera cette analyse : qui a remarqué l’absence totale de femmes dans ce film ?
Tout comme Platon ne nous parle que de Clito et fait une brève allusion aux bains des femmes, Pal ne met en scène qu’Antillia. A part quelques rares apparitions dans des scènes de foule, la Grèce comme l’Atlantide semble ignorer le sexe féminin. Nulles épouses, Petros élève seul son fils, tout comme le roi Kronas sa fille. Pas de sœur, pas d’amie, on comprend alors l’importance que revêt pour Antillia le prêtre Azor. Il est le seul avec lequel elle puisse dialoguer.

Ce n’est qu’en 1963 que Betty Friedan publiera son livre «la femme mystifiée». L’ouvrage devait engendrer toute une série de mouvements féministes modérés ou activistes dont l’aboutissement fut le succès des campagnes en faveur de la régulation des naissances, la libéralisation de l’avortement et une participation plus intense des femmes à la vie politique.

Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net 2003

(1) Il y a toujours eu des rois en Grèce, des filles de rois et beaucoup d’esclaves car une grande partie de l’économie égéenne reposait sur ce système. Les seuls vrais «citoyens» étant, eux, relativement peu nombreux.
(2) Le nom de l’héroïne commence par un A mais c’est bien le seul point commun avec le roman.
(3) C’est Kennedy qui poursuivra le travail entamé, sans pour autant rassurer les Américains sur les communistes. En 1996, les américains ont toujours le même type d’angoisse. La «menace rouge» étant écartée ils ne craignent plus que les extra-terrestres, «Independance day» en est le dernier témoignage.
(4)«La guerre des mondes» de H.G. Wells mis en onde par O. Welles en 1938 fut réalisée comme un reportage et provoqua chez les Américains un état de panique à l’échelle nationale.
(5) De Mervin LeRoy (1951) avec Peter Ustinov en Néron.
(6) Le script original comportait des scènes d’hommes volants (inspirés des modèles dessinés par Léonard de Vinci) mais au montage Pal se rendit compte que ces scènes ne fonctionnaient pas. Elles furent purement et simplement coupées. Les seules traces de cette idée se découvrent en arrière-plan dans le bureau d’Azor lorsqu’il s’entretient avec Démétrios.
(7) De belles idées bien réalisées: la scène où Antillia se maquille avec de la farine et une cerise est pleine de légèreté, les sous-marins empruntent leur «look» aux dessins de Léonard de Vinci et la scène de combat entre le monstre de métal et Démétrios est très drôle, l’architecture de la cité est d’une grande élégance et les couleurs sont splendides...
(8) La notion de triangle chez Pal est d’ailleurs assez fantaisiste puisque dans certains cadrages cette figure géométrique comporte quatre côtés !
(9) «Spartacus» de Stanley Kubrick, sorti la même année, est d’une autre envergure.
(10) La femme mystifiée - Betty Friedan - Traduction française - Genève - Editions Gonthier - 1964.
(11) Le «no war make love» du mouvement hippie qui s’exprimera peu de temps après.
(12) Dès le début des années 60, les jeunes entrent en rébellion ouverte contre leurs parents. Ils protestent contre une société qui accepte la haine raciale, la pollution et contre les agissements du «complexe militaro-industriel» formé des usines d’armement, des responsables de l’armée, lesquels prétendaient dicter leurs choix au reste de l’humanité. Les universités étaient en effervescence. Dès 1964, Berkeley devint le centre d’un mouvement de contestation, le «Free Speech Movement», dont les thèmes et les modes allaient diffuser dans les autres démocraties industrialisées. Le fondement de cette contre-culture était le refus du modèle passé et allait donner naissance au mouvement hippie. Ce mouvement, dans sa négation des valeurs traditionnelles, rappelle celui de 1918 : le Dadaïsme.

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