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FILMOGRAPHIE
Analyses comparées :
PAL / ULMER / COTTAFAVI
par Françoise Marchand
Comme pour Feyder et Pabst, ces trois versions de
l’Atlantide se comparent en fonction d’une
double notion de l’histoire. Celle du film et
le contexte dans lequel il a été tourné.
En situant leurs aventures dans l’Antiquité
grecque, Pal et Cottafavi cèdent, certes, à
un phénomène de mode mais n’en
utilisent pas moins une ruse dont s’était
déjà servi Platon avant eux. A savoir,
une distance temporelle si grande d’avec le
présent que seule, une analyse approfondie
permet d’en dégager le message.
Platon situait son histoire 9000 ans avant lui et
lançait, à travers son Atlantide, un
avertissement à ses contemporains. Pal et Cottafavi
font la même chose mais ce parti pris d’éloignement
et le choix du style péplum de ces deux films
nous obligent, nous spectateurs, à mettre une
distance entre ce qui nous est conté et notre
propre présent.
Tout comme Platon eut du mal à convaincre
ses concitoyens, qu’il prévenait pourtant
d’un très ambigu «Il est possible
que cette histoire n’ait pas été
inventée», Pal et Cottafavi ont bien
du mal à nous convaincre que leurs histoires
reposent sur des bases réelles. Ce n’est
pas tant le propos que la forme utilisée qui
doit être ici remise en cause.
Seuls restent, pour Pal, une histoire gentillette,
des héros innocents et gracieux et des couleurs
lumineuses. Pour Cottafavi nous gardons en mémoire
la sagesse et la force du héros, les clones
robotisés et une mise en scène assez
fouillée.
Ainsi, «toute ressemblance avec des personnages
existant ou ayant existé ne serait que pure
coïncidence». Entre passé et présent
la rencontre ne s’est pas produite et cet écartèlement
a pour conséquence de nous faire oublier un
message qui semble pourtant, encore aujourd’hui,
brûlant d’actualité.
E. G. Ulmer situe son aventure à l’époque
où le film a été réellement
tourné, comme l’avaient fait auparavant
Feyder et Pabst. Cette superposition temporelle se
situe à l’époque des essais nucléaires
français à Reggane, c’est-à-dire
entre le 13 février 1960 et le 25 avril 1961.
A cette époque, le problème algérien
n’est toujours pas résolu. Tourner ou
situer un film dans ce pays relève du tour
de force, sauf si le propos va dans le «bon
sens». C’est-à-dire une non-remise
en cause de la politique coloniale de la France.
Il a été précisé au
cours de l’analyse du film d’Ulmer, que
les vingt minutes qui, d’une certaine manière,
réhabilitaient Tamal Ben Cegheïr, furent
censurées, ajoutés à cela l’Atlantide
(l’Algérie ?) présentée
comme un pays belliqueux et rétrograde et les
méfaits de la bombe largement édulcorés,
et l’on comprend pourquoi, tourné en
1960, le film, après un «recalibrage»
politiquement correct, n’eut aucune difficulté
à sortir en France en 1961 (1).
Ce simple constat donne une couleur extrêmement
suspecte au film et invite, là aussi à
la méfiance. Contrairement à Pal et
Cottafavi, ici, ce n’est pas le film qui se
tient à distance mais nous, spectateur qui
nous en éloignons comme d’un sujet malsain.
C’est donc sur le mot distance qu’il
convient de s’arrêter un instant. Le terme
recouvre des sens innombrables. L’analogie qui
peut se faire entre ces différents sens et
certaines séquences des trois films prouve
que, contrairement à Feyder et Pabst qui nous
attiraient vers l’écran (le premier en
l’ouvrant dans un mouvement d’attirance/fascination,
le deuxième en nous obligeant à nous
y cogner dans une attitude de fascination morbide),
George Pal, Vittorio Cottafavi et Edgar G. Ulmer nous
en éloignent. Là, l’écran
n’est plus un lieu qui s’ouvre vers un
autre monde mais un rideau qui masque les bouffissures
d’une civilisation occidentale qui avait du
mal à se remettre en cause.
1 - La distance comme opposition chez G.
Pal
Elle se manifeste dès le départ par
la rencontre d’Antillia et de Démétrios.
Elle est fille de roi, il est fils de pêcheur.
Cette première opposition qui se traduit d’abord
par une incompatibilité va évoluer tout
au long du film vers une reconnaissance de la différence.
Incompatibilité entre les raffinements de la
jeune fille et l’extrême simplicité
du jeune homme, qui débouche sur une contradiction
flagrante entre les connaissances de l’une et
celles de l’autre. Elle maîtrise la boussole,
lui, lit la route dans les étoiles, ce qui
par temps d’orage présente de sérieux
inconvénients.
Perdu au beau milieu d’une mer qu’il
ne reconnaît plus et sans le soutien de ses
dieux familiers, Démétrios n’a
plus d’autre moyen pour se sortir de la tourmente
que de faire confiance à Antillia. Privé
de tous ses repères le jeune homme va se mettre
à douter et ce doute entraîne un conflit
qui se traduit par des cauchemars.
En s’opposant à ses propres croyances,
le fils de Petros amorce inconsciemment une lente
descente aux enfers qui se concrétise par l’arrivée
du sous-marin et l’entrée dans le ventre
du monstre. Semblable en cet instant à Jonas,
Démétrios commence par considérer
cette chose inconnue comme une menace puis il va passer
par tous les stades de l’initiation qui vont
le mener de l’enfance (n’oublions pas
que Démétrios vit toujours avec son
père) à l’âge adulte.
Réduit en esclavage (la perte de la liberté
étant considérée comme l’aliénation
suprême), le Grec va immédiatement réagir.
D’une simple protestation il passe à
la lutte ouverte puis à la résistance.
Oubliant ses propres intérêts, il agit
alors au nom d’un idéal qui le mènera
directement sur le chemin de la réconciliation
avec lui-même.
Parallèlement au cheminement du jeune homme,
Antillia effectue elle aussi un parcours de prise
de conscience. Elle s’oppose à son père
et à ses ministres et avec l’appui du
prêtre (malheureusement, car Pal aurait pu nous
montrer une prise de conscience plus autonome), Antillia
apporte son soutien à Démétrios
et ira le rejoindre à la fois dans sa vie et
son pays.
L’antagonisme du début s’estompe
ainsi à la fin sur l’image du couple
regardant dans la même direction. La diagonale
qui remonte (l’espoir) vers la gauche (le passé,
la tradition) est de ce fait chargée de symboles.
Réunis dans leurs différences, Antillia
et Démétrios sourient à l’avenir
en contemplant le passé. Le film qui pourrait
commencer comme un conte de fée «Il était
une fois un jeune pêcheur et une jeune princesse...»
se termine de la même façon. Les contes
de fée n’ont jamais été
très révolutionnaires.
Si le message du réalisateur «science
sans conscience...» est celui qui marque le
plus, le deuxième (en sous-texte) «ils
furent heureux et eurent beaucoup d’enfants»
est bien trop éloigné de nos propres
idées pour en admettre le contenu. Notre opposition
s’instaure ici en système de résistance
face à la conception qu’a le réalisateur
du rôle des femmes.
2 - La distance comme séparation chez
Cottafavi
C’est Hercule lui-même qui symbolise tout
au long du film cette notion de séparation.
Dès la première scène il représente
la limite au-delà de laquelle le roi de Thèbes
et Hyllos ne peuvent aller. En décidant d’interrompre
un combat qui prenait des proportions de cataclysme,
le héros s’interpose et s’impose
comme frontière entre l’autorisé
et l’interdit.
S’il se trouve être une barrière
entre le Bien et le Mal, Hercule a par contre horreur
qu’on lui en impose. Pour prendre la parole
lors du Conseil des Rois il commence par briser le
trône qui symboliquement le mettait à
l’écart de la discussion. Un peu plus
tard il ouvre lui-même les immenses portes du
palais pour qu’Ismène puisse retrouver
sa mère. Ensuite il brise la palissade qui
fermait la vallée des hommes faibles pour rendre
à ceux-ci leur liberté. Enfin, il termine
en perçant un trou dans la muraille de l’antre
d’Uranus pour que le soleil puisse entrer.
Lorsqu’il ne brise par une limite, Hercule en
élève. Ainsi, à la suite de cette
aventure il élèvera deux colonnes qui
serviront non seulement de bornes, sorte de ligne
de démarcation entre deux mondes, mais aussi
de garant contre l’imprudence des hommes.
Souvent filmés en plans rapprochés
ou en gros plans, les exploits et les muscles du héros
finissent cependant par s’élever eux
aussi en limite entre l’écran et le mythe
de l’Atlantide. Hercule s’interpose et
s’impose à nous comme il l’avait
fait dans la taverne pour Androclès et Hyllos
: il y a des limites au-delà desquelles nous
ne pouvons aller.
3 - La distance comme rejet chez Ulmer
Le film d’Ulmer est comme les explosions nucléaires.
Il est plein de retombées dont il faut se méfier.
Rejeter c’est refuser. Ici le refus n’est
pas une protestation mais l’expression d’un
mépris perpétuel. «Toute forme
de mépris, si elle intervient en politique,
prépare ou instaure le fascisme» disait
Camus. Il n’y a pas qu’en politique que
le mépris instaure le fascisme. Dans les relations
humaines aussi et Robert, par son déni de tout,
des situations comme des hommes, représente
à lui tout seul une synthèse de la médiocrité
humaine, celle sur laquelle germent les rejets (2)
d’un fascisme latent.
Face à lui, Antinéa représente
le masochisme exacerbé dont sont capables certaines
femmes. Battues, insultées, elles trouvent
encore le moyen de se traîner aux pieds de leur
bourreau. Accepter d’être méprisée
à ce point n’a jamais été
une preuve d’amour. Actuellement, aucune femme
voyant ce film n’accepterait de se reconnaître
dans cette vision misérable et misogyne. Féminines,
féministes et cinéphiles elles ne sont
plus prêtes à accepter ces images qui
véhiculent une telle représentation
d’elles-mêmes.
Aujourd’hui, les néo-nationalismes
bourgeonnent désagréablement dans un
grand nombre de pays et réclament un retour
aux valeurs traditionnelles qui consistent à
cantonner la femme dans leur rôle d’épouse
et de mère. Plus que jamais il convient d’être
vigilante. Cette vigilance passe par une mise à
distance qui relève de la résistance
et d’une connaissance parfaite du pouvoir des
images et de l’idéologie qu’elles
véhiculent.
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
2003
(1) René Vautier, à la même
époque, n’a jamais pu tourner son film,
inspiré du roman autobiographique de Noël
Favrelière «Le désert à
l’aube». L’auteur, jeune français
rappelé sous les drapeaux pour la guerre d’Algérie
déserta et fut condamné à mort
par contumace. Le livre fut publié et censuré
en 1961. En 1971, Vautier tente de nouveau de reprendre
son projet. Après un premier refus de visa
pour le tournage en Tunisie et une grève de
la faim, le réalisateur peut mener à
bien son film qui s’appelle alors «Et
le mot frère et le mot camarade». Présenté
à Cannes en 1972 dans le cadre de La semaine
de la Critique sous le titre «Avoir vingt ans
dans les Aurès» le film rencontra enfin
le succès qu’il méritait.
(2) Un rejet est aussi une nouvelle pousse qui naît
de la souche d’une plante.
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