FILMOGRAPHIE
Analyse du film
L’ATLANTIDE
de Edgar George Ulmer (1961)
par Françoise Marchand

Un péplum où comme il se doit, les décors sont en vrai carton-pâte, les escaliers en faux marbre, les héros des machos et où Antinéa, remplacée par une danseuse de cirque a définitivement perdu son royaume.

1 - L’histoire

Après avoir survolé un centre de recherche atomique, trois hommes à bord d'un hélicoptère atterrissent dans un désert montagneux. Ce sont des géologues. Un orage éclate, ils se réfugient dans une grotte et sauvent de la noyade un homme, Tamal, qui leur propose de les ramener sur le bon chemin.
Durant la nuit, Tamal revient avec des gardes et fait prisonniers les trois hommes qui sont emmenés dans un mystérieux palais à l’intérieur d’une montagne.
Tamal raconte alors l’histoire de l’Atlantide engloutie dans les sables. John et Robert que cette histoire n’intéresse pas, exigent de repartir. Tamal explique qu'ils sont alors prisonniers de la princesse des lieux.

Apprenant que le palais se situe sous les monts «Gonvara» les trois hommes réalisent qu’ils sont juste sous la zone où l’explosion atomique doit avoir lieu. Ils avertissent Tamal et la jeune femme des dangers qu’ils courent mais rien n’y fait.
Antinéa, qui n’a d’yeux que pour Robert, demande à lui parler en privé. John tente de s'évader. Repris par des gardes il est torturé et meurt. Dans la chambre d’Antinéa, Robert et celle-ci se jettent dans les bras l’un de l’autre. Plus tard, Tamal essaie de convaincre la jeune femme qu’elle n’a rien à gagner à ce jeu de l’amour.

De son côté Pierre demande à Robert d’oublier la jeune et supposant que John a déjà réussi à trouver une issue ils décident de s’évader mais au dernier moment Robert empêche Pierre de partir.

Après avoir parcouru un dédale de couloirs, Robert aboutit dans une salle où a lieu une étrange cérémonie à laquelle assiste tout le palais. Un corps est plongé dans un métal en fusion et se transforme en statue. Robert reconnaît John. Il se précipite alors sur Antinéa mais le guépard apprivoisé défend sa maîtresse. Maîtrisé par des gardes Robert est emmené comme esclave dans la mine.

Robert réussit à s'échapper mais il est rattrapé par les gardes et ne doit la vie sauve que grâce à l'intervention d'Antinéa. Jeté dans un cachot le jeune homme reçoit peu après la visite de la jeune femme qui lui avoue qu’elle l’aime. Robert la gifle et tente de l’étrangler. Antinéa appelle les gardiens à l’aide. Ils assomment Robert. Plus tard, la jeune femme fait venir Pierre dans sa chambre et tout en lui racontant ses malheurs elle le fait boire. Lorsqu’il est complètement saoul elle lui suggère de tuer Robert. Dans le bureau de Tamal, Pierre avoue avec honte et horreur qu’il a tué son ami (1). Tamal le déculpabilise en lui disant qu’il n’a été qu’un jouet entre les mains d’Antinéa et il décide de protéger sa fuite en compagnie de Zinah (la jeune servante d'Antinéa).
La nuit, dans le désert, les jeunes gens s’éloignent, ils sont épuisés et semblent perdus. Soudain du haut d’un pylône ils aperçoivent un signal lumineux qui indique que l’explosion est imminente. Pour se protéger, ils s’allongent dans le sable derrière un rocher.

Dans le palais, Tamal essaie de convaincre Antinéa qu’elle peut encore avoir la vie sauve en se réfugiant dans un abri souterrain. La jeune femme refuse de l’entendre. L’explosion a lieu. Imperturbable sur son trône, Antinéa voit le palais s’écrouler autour d’elle pendant que Tamal embrasse ses voiles et ses mains.
Au petit matin, dans le désert, Pierre et Zinah contemplent le ciel et constatent avec soulagement que le rocher derrière lequel ils s’étaient abrités était la «limite de sécurité». Ils éclatent de rire, se jettent dans les bras l’un de l’autre et partent en courant vers le soleil levant.

2 - Un péplum qui cumule tous les poncifs du genre

Dorothy Dandridge, qui fut l’une des plus magnifique Carmen de l’histoire du cinéma (2), débute en 1960, sous la direction de Franck Borzage le tournage d’«Antinéa». Malheureusement, la comédienne ne convient pas à la production qui ne la trouve pas assez «exotique» et la remplace par la pulpeuse Haya Harareet. Ex-lieutenant de l’armée israélienne, la starlette a été révélée une année plus tôt par son interprétation d’Esther dans le «Ben-Hur» de William Wyler.
Un malheur n’arrivant jamais seul, Franck Borzage est contraint d’abandonner le tournage au bout de dix jours de travail (3). Après une tentative de reprise par Edmond T. Greville, c’est finalement Edgar G. Ulmer, en Italie à ce moment-là, qui prend la relève.

Plus connu comme réalisateur de série B que créateur de chefs-d’œuvre, Ulmer décide de tout reprendre à zéro. Il réécrit le scénario, redessine les costumes et les décors (en s’inspirant pour certains de ceux de Jacques Feyder, repense les couleurs, invente des personnages. Du roman de Pierre Benoit il reste peu de choses et, comme l’écrit Hervé Dumont «thématiquement, il s’agit de l’annihilation pure et simple du mythe antinéen, la référence publicitaire à Benoit confine donc à l’escroquerie.» (4)

Sans aucune préparation la distribution cosmopolite fait ce qu’elle peut pour avoir l’air naturel. Tout annonce le naufrage. Le spectateur, submergé par le mauvais goût hésite entre pleurer de rage ou hurler de rire.

Tout y est. Dans la chambre d’Antinéa, alcôve aux voiles mauves et aux riches drapés de satin, de très nombreux objets hétéroclites sont posés là, comme pour faire riche. Un paravent «japoniaisant» d’aucune utilité, côtoie un caoutchouc dont les trois feuilles s’étalent tristement dans un coin. Un éventail s’ouvre sur un guéridon Louis XV, une fleur s’ennuie dans un vase chinois, enfin, quelques tapis d’orient apportent la touche Mille et une Nuits à ce petit nid d’amour façon meringue à la violette. Dans cette caverne d’Ali Baba de banlieue, la belle princesse tente de maintenir ses formes généreuses dans des déshabillés vaporeux du plus bel effet. Une couronne en fer forgé emprisonne sa flamboyante perruque rousse tandis que soutien-gorge et ceinture de bazar forment une parure très chic, donnant à Antinéa l’élégance douteuse de la femme américaine de classe moyenne des années 60.

Tout cela fait un peu cirque, un peu «tape-à-l’œil» et la pauvre Antinéa, réduite au rôle de poupée Barbie, a perdu tout son mystère. Gentille mais un brin potiche, elle se pose là où on lui dit de se poser. Elle fait ce qu’on lui dit de faire. «Bien que reine, je suis toujours l’esclave de Ben-Hur. La Metro-Goldwyn-Mayer avec qui je suis liée par un contrat de trois ans, m’a prêtée à la production de l’Atlantide et mon cachet, c’est la MGM qui le touche» avoue la comédienne durant le tournage.
Ainsi, entre Haya Harareet et Antinéa, aucune différence. La comédienne se plie aux volontés de son producteur comme la princesse se plie à celles de Tamal. C’est réduire le rôle d’une femme autonome à celui d’une petite fille irresponsable. Un jour cependant, la gamine se rebelle. Malheureusement elle se laisse aveugler par le premier aventurier venu. Il a l’aisance des gens sans scrupules, le ton arrogant et le regard qui jauge. Antinéa comprend très vite qu’elle a en face d’elle un homme et non plus un papa Pygmalion, jaloux de sa création.

Tamal avait mis une esclave sur un trône. Par amour il en avait fait une idole qu’il vénérait et respectait. Cédant au moindre de ses caprices, il lui tolérait même des aventures, pourvu qu’elles soient sans lendemain. Elevée au rang de déesse elle restait cependant sa chose, son bien. Mais tout là-haut, sur son piédestal, l’étoile s’ennuyait. Les idoles sont fragiles et il a suffit d’un voyou de passage pour faire craquer la belle. Tamal aura beau lui faire de grands discours pour lui faire entendre raison, Antinéa refusera de céder. Et pourtant, l’inquiétude de Tamal est justifiée. Car des trois hommes qu’il présente à Antinéa, c’est le plus borné qu’elle choisit d’aimer.

«J’ai complètement transformé le personnage qu’interprète Rad Fulton par rapport au roman : j’en ai fait un individu du genre «marine américain», avec une morale simpliste et intransigeante, beaucoup de mépris pour ses semblables et le culte de la violence.(...)» (5)

Dans le roman de Pierre Benoit, Morhange agaçait par son intégrité qui frôlait l’intégrisme. Robert, chez Ulmer, brille par son cynisme et sa vulgarité. Il regrette d’être dans le désert alors qu’il pourrait «être en train de faire la java à Paris», il sifflote comme un mufle lorsque Zinah passe devant lui, il insulte Antinéa dès leur première rencontre et utilise un vocabulaire de charretier. Le summum de la médiocrité du personnage étant atteint quand, jeté dans un cachot, Antinéa vient lui rendre visite pour lui avouer son amour.
- Tais-toi, monstre ! Je t’interdis de dire ce mot. Tu n’as jamais aimé personne de ta vie. Pour toi l’amour n’est qu’une profession ! Un moyen sordide d’arriver à tes fins. Combien d’hommes avant moi, combien ? D’abord Tamal, n’est-ce pas, mais Tamal ce n’était pas assez. Je t’ai plu, tu m’as aimé, saleté !

C’est fin, raffiné. Traiter Antinéa de putain, même Morhange n’avait pas osé. Robert fait partie de cette race d’homme dont «la conception de la vie et celle qu’il a de la femme sont étroites. Il est dans la lignée des puritains américains qui ne s’inquiètent pas de la vie ou de la mort qu’on donne, mais de la façon dont on les donne. Il ne se révolte pas parce qu’on tue, mais parce qu’une femme peut tuer» (6).
Dans cette scène, cependant, ce qui ressort, ce n’est pas la révolte de Robert face à la mort ou l’inquiétude de savoir ce qu’est devenu son ami (comme le fait Morhange chez Benoit). Ce qui lui importe c’est de savoir combien d’hommes Antinéa a connus avant lui. On croit rêver ! La bêtise, la suffisance, le machisme de cet homme sont tellement exacerbés qu’ils donnent des envies de violence. Le monstre ce n’est pas Antinéa mais bien celui qui joue les outragés parce qu’il n’est pas le premier.

John, le pilote est de la même espèce. Personnage parfaitement inutile au récit, il disparaît très vite ce qui évite d’en tenir compte. Reste Pierre, censé jouer le rôle de St-Avit. Doux, rêveur, gentil, il passe son temps à s’excuser. A le voir si dénué d’expression et de passion on finit par se demander s’il existe vraiment. Platon et P. Benoit voguaient sur la même dualité raison/désir, Ulmer n’oppose qu’arrogance et niaiserie. Il n’y a pas que la femme qui sort amoindrie de cette vitrine des médiocrités. L’homme n’a guère le choix non plus. Etre macho ou ne pas être est la seule alternative qu’on lui propose.
En privilégiant la vie de Pierre et Zinah, son alter ego féminin, Ulmer nous donne à voir un film plein de bons sentiments et d’une morale bon teint. A la fin, les méchants sont punis et les «purs» récompensés. Ce qui n’empêchera pas le Centre Catholique National du Cinéma de la Radio et de la Télévision d’écrire : «La cruauté, le sadisme dont témoignent la plupart des scènes, ainsi que des exhibitions aussi déplaisantes qu’indécentes, feront réserver la vision de ce film aux adultes avertis» (7).

La cruauté et le sadisme qui émanent de la vision d’un homme cloué sur une croix ainsi que celle de chrétiens se faisant déchiquetés par des lions dans la plupart des péplums de l’époque n’inquiètent pas le Centre Catholique. Ce qui choque cette vertueuse institution c’est le nombril d’une starlette, ses gestes audacieux, ses rondeurs dévoilées et ses escarpins. Ce sont ses seins qui affleurent de manière coquine dans l’eau de son bain. L’indécence n’est pas dans les prunelles agrandies d’Antinéa, dans sa façon de marcher mais bien dans le regard méprisant de Robert, dans sa veulerie, sa vulgarité.

Face à ces trois hommes issus de la civilisation occidentale des années 60, il y a Tamal Ahmed Ben Cegheïr. Véritable seigneur des lieux, c’est lui qui dirige et gère le palais souterrain. Propre, élégant en toutes circonstances (même lorsqu’il se noie) sa distinction et son calme laissent transparaître une solide éducation. Mais il a beau s’exprimer dans un langage distingué, Tamal est un despote, certes «éclairé», mais un despote tout de même.

Dans son bureau-bibliothèque le modernisme côtoie le traditionnel. Un narguilé sur sa droite, un poste à transistors sur sa gauche il passerait presque pour un homme paisible si soudain le contremaître ne venait lui rappeler que dans la mine, des ouvriers sont morts et que le rendement va baisser. Car cet homme qui cite Platon et les grands auteurs grecs fait trimer dans le plus grand secret, des occidentaux enlevés à leur chère civilisation.

Dans des souterrains, des esclaves (coiffés, on se demande pourquoi, de ravissants chapeaux de paille) extraient de l’uranium sous les coups de fouet de gardes-chiourmes en djellaba traditionnelle mais néanmoins armés de mitraillettes dernier cri. Tamal est donc le monarque tout puissant d’un royaume englouti qu’il a remis à flots pour les beaux yeux d’une esclave. L’uranium qu’il fait extraire de la montagne par des occidentaux n’est pour lui qu’un moyen de poursuivre son rêve. Ce désir de toute puissance sur un royaume et le cœur d’une femme le mènera cependant à la destruction de ce qu’il avait créé.

«Dans l’Atlantide, j’ai essayé de donner une histoire fantastique à notre monde de 1961 si blasé et si «réaliste». Je me suis donné beaucoup de peine pour en faire quelque chose de plausible, d’honnête. Ici aussi j’ai une morale : le rêve est nécessaire à l’homme mais il peut être destructeur, un homme ne peut se substituer au créateur.»(8)
Le problème c’est que vingt minutes, jugées trop psychologiques ont été coupées au montage par la production dans la version française. Sans en améliorer la forme, ces vingt minutes éclairaient le point de vue du réalisateur.

«L’Atlantide, pour moi, n’a qu’un seul auteur : c’est Platon. Pierre Benoit, à mon avis (le reste regarde les critiques littéraires) n’a écrit qu’un mélodrame. Ce que j’ai voulu faire c’est reprendre l’idée de Platon, qu’un homme ayant été éduqué d’une manière précise porte en lui un rêve qu’il voudrait réaliser. C’est le personnage de Tamal, incarné par Amedeo Nazzari, dont j’avais fait le héros principal de l’Atlantide. Mais on a supprimé les scènes où il s’explique. Tamal est le fils d’un cheik ayant reçu une éducation occidentale poussée. Mais en Europe il s’est senti étranger, pour des raisons de race et n’a pas pu s’intégrer à ce monde. Revenu parmi son peuple, dans le désert, il retrouve un monde très traditionaliste, islamique et coupé de l’autre. Il s’y sent à nouveau étranger. Il retrouve dans le Hoggar les ruines d’un monde disparu. (...) Dans les ruines de l’Atlantide, Tamal construit ses «horizons perdus» mais sous l’influence de ce qui l’avait heurté dans sa rencontre avec l’Europe. D’où cette société bâtie sur la dévotion au dieu Moloch, sur les sacrifices humains.» (9)

Parce qu’il ne se sent à sa place nulle part, Tamal s’invente un monde à lui et pour les beaux yeux d’une esclave il reconstruira un palais dont il la fera princesse. Tamal, c’est Poséidon épousant Clito et faisant d’une île battue par les flots un Eden qu’il nommera Atlantide.
Le parallèle entre le dieu grec et sa belle mortelle ne s’arrête pas là. Tout comme dans l’île platonicienne, le palais du Hoggar est divisé en trois. Au sommet du pouvoir Tamal, puis Tarath, contremaître et chef des guerriers, enfin le groupe des producteurs dans la mine. Le déséquilibre qui nuit à toute société s’exprime ici par le désir de Tamal, par sa volonté à extraire de l’uranium (même au mépris de vies humaines) pour que le rêve qui l’habite soit à la hauteur de l’amour qu’il porte à sa belle esclave. Le déséquilibre chez les gardes vient de la jalousie de Tarath. Tamal lui avait promis Zinah mais l’arrivée des trois français va contrecarrer ses projets. Donnant les ordres à la place de Tamal il usurpe un pouvoir que ce dernier ne partagera pas. Au moment où Tarath va abattre Robert, Tamal le menace et le tue. Enfin, les «producteurs» d’uranium. La condition d’esclave n’étant une sinécure pour personne les hommes se rebellent sous l’impulsion de Robert.

Au trois étages de la construction, le désordre est grand. Il eut fallu peu de choses pour que ce royaume poursuive des jours heureux. Simplement, nul ne peut se permettre, même au nom de l’amour, de priver l’autre de liberté. Tamal qui se sentait rejeté de partout a voulu bâtir un monde trop protégé. Au lieu de s’ouvrir à la vie il s’est enfermé dans ses rancunes. Une fois parvenu au centre de son labyrinthe, Tamal s’y est enfermé. Son orichalque à lui, c’est l’uranium. C’est pour cette richesse et par celle-ci qu’il périra, entraînant tout son royaume avec lui.

Les Atlantéens n’ayant su entendre raison, Zeus, grand maître des cieux, fit exploser leur île. Royaume aquatique, l’île sera détruite par l’eau. Pour avoir voulu être le maître sans partage de son palais Tamal et son univers seront détruits. Lieu brûlé par les feux du désert, le palais sera détruit par ceux de la bombe atomique (10). Même punition donnée par le Ciel aux êtres qui manquent de vertu (11). L’eau avait purifié le royaume de Poséidon. Dans le film d’Ulmer c’est la bombe qui apparaît comme purificatrice. Comme dans tous les mythes de Déluge, un couple sera sauvé.
Dans les années 60, la «coexistence pacifique» s’installe après la «guerre froide» des années 50. L’Europe se sent très à l’étroit entre les deux grandes puissances et va miser sur l’effet de dissuasion nucléaire. Comme beaucoup de gens à cette époque, Ulmer est convaincu que le nucléaire est l’avenir du monde. S’il sait qu’une explosion présente quelques dangers, il en ignore les «retombées».

En août 1961 lorsque le film sort sur les écrans, la France n’a toujours pas résolu son problème algérien. Comme tout pays colonisé, l’Algérie n’est plus qu’un terrain d’enjeux poli-tiques et économiques et le Sahara a depuis bien longtemps perdu tout mystère. Son sous-sol regorge de pétrole, à Reggane, le gouvernement français vient de faire exploser sa quatrième bombe atomique. La première avait failli provoquer la rupture du pacte tacite concernant la cessation des expériences nucléaires, elle avait suscité des protestations sur le plan international, et avait soulevé l’inquiétude des pays riverains, notamment le Maroc (12).

De nos jours, lorsque l’on voit Pierre et Zinah se protéger des radiations en s’abritant derrière un rocher puis s’élancer amoureusement, main dans la main vers l’endroit où la bombe vient d’exploser, on ne peut s’empêcher de penser que l’idée véhiculée est pour le moins erronée.

On ne peut surtout s’empêcher de penser que ces images, vues par des milliers de personnes, vont permettre au gouvernement français de rassurer les populations. Les milieux scientifiques internationaux connaissaient les méfaits de telles expériences. Resnais avait tourné en 1959 «Hiroshima, mon amour» mais combien avait vu ce film pour ceux qui virent L’Atlantide d’Ulmer ? D’un côté, un film en noir et blanc, difficile d’approche, mais réaliste et utilisant lui aussi des documents, de l’autre un péplum en «Technirama et Eastmancolor», avec une starlette à moitié nue, de l’érotisme «mammaire» puisque c’est la mode, et une fin digne d’un conte de fée. On ne peut empêcher les gens de rêver à un avenir meilleur même si celui-ci se révèle cruellement médiocre. Pierre et Zinah, qui courent gracieusement vers le soleil levant, mettront dans leur futur petit nid d’amour un paravent «japoniaisant», un éventail acheté à Madrid, du faux lierre sur les murs et du formica dans leur cuisine. La chambre d’Antinéa faisait toc, celle de Pierre et Zinah ne vaudra guère mieux. La différence, c’est qu’Antinéa y régnait en déesse, Zinah, elle, restera servante.

La production censure vingt minutes qui pouvaient expliquer le comportement de Tamal et éventuellement le justifier, mais elle ne censure pas les trois dernières minutes du film. Ce sont pourtant celles-là qui choquent.
Le déséquilibre entre les pouvoirs chez Platon est représenté chez Ulmer par le déséquilibre entre deux mondes. L’un souterrain et mythique, l’autre aérien et moderne. Le second détruit le premier. Encore et toujours, le ciel contre la terre.
Aujourd’hui l’Algérie ne s’est pas encore remise de ses blessures et le gouvernement français a provoqué une fois de plus le mécontentement de l’opinion internationale en procédant à d’autres essais nucléaires. (13)

Le film d’Ulmer a ceci de particulier c’est qu’il prend toute sa profondeur avec le temps. Débarrassé de sa couche de sucre glace et de guimauve, la structure du récit et la personnalité des personnages apparaissent plus précises et l’on découvre dans cet Atlantide de vraies traces du mythe platonicien. Mais le message n’est plus là où il était en 1961. A cette époque, Tamal, comme le Cegheïr-ben-Cheïkh de Pierre Benoit, apparaissait comme un être dénué de tout scrupule. A aucun moment le principe de colonisation n’était abordé tant la civilisation occidentale semblait trouver naturel le fait d’envahir le territoire des autres. Pour preuve, la scène où Robert trouve le précieux minerai dans la grotte et sans se poser de question, s’arroge le droit de l’exploiter.

Aujourd’hui des Atlantéens orgueilleux détiennent toujours les clés du pouvoir. Les gou-vernements qui s’octroient le pouvoir suprême de jouer avec le feu et l’équilibre de la planète ne risquent-ils pas, un jour, eux aussi, de dépasser la «limite de sécurité» ?
Avec les derniers essais nucléaires à Mururoa, la France a reproduit, au mépris de toutes les protestations internationales, la situation des années 60. L’Algérie s’acheminait vers l’indépen-dance, mais à quel prix ! Quel prix devront payer les peuples du pacifique sud et d'ailleurs pour retrouver la leur ?

L’histoire prouve une fois de plus qu’elle n’est qu’un éternel recommencement. Platon nous contait l’histoire d’une poignée d’Athéniens qui s’élevèrent contre l’envahisseur atlante. Qui s’élèvera un jour contre la folie de nos «rois» actuels ?

Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net 2003

(1) La transition entre cette scène et la précédente est très abrupte. Il est évident qu’un passage a été coupé.
(2) Dorothy Dandridge (1922-1965) : comédienne et chanteuse américaine. Fille d’un pasteur noir et de la comédienne Ruby Dandridge.
(3) Il mourra d’un cancer six mois plus tard.
(4) L’écran fantastique n° 58 - juillet 85.
(5) Interview d’E. G. Ulmer - Lettres Françaises - 3 août 1961.
(6) Interview d’E. G. Ulmer - L’humanité - 4 août 1961.
(7) Fiches du cinéma n° 228 - 1er septembre 1961.
(8) Interview d’E. G. Ulmer - Lettres Françaises - 3 août 1961.
(9) L’humanité - 4 août 1961.
(10) Pour la séquence finale Ulmer a utilisé les prises de vue réelles effectuées lors de la première explosion à Reggane.
(11) Uranium vient du grec Ouranos : ciel.
(12) Les accords d’Evian ayant été signés en 1962, la France reprendra ses essais en 1966 dans une autre colonie... Mururoa.
(13) Juste après l'élection de Jacques Chirac en 1995.

   
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