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FILMOGRAPHIE
Analyse du film
L’ATLANTIDE
de Edgar George Ulmer (1961)
par Françoise Marchand
Un péplum où comme il se doit, les
décors sont en vrai carton-pâte, les
escaliers en faux marbre, les héros des machos
et où Antinéa, remplacée par
une danseuse de cirque a définitivement perdu
son royaume.
1 - L’histoire
Après avoir survolé un centre de recherche
atomique, trois hommes à bord d'un hélicoptère
atterrissent dans un désert montagneux. Ce
sont des géologues. Un orage éclate,
ils se réfugient dans une grotte et sauvent
de la noyade un homme, Tamal, qui leur propose de
les ramener sur le bon chemin.
Durant la nuit, Tamal revient avec des gardes et fait
prisonniers les trois hommes qui sont emmenés
dans un mystérieux palais à l’intérieur
d’une montagne.
Tamal raconte alors l’histoire de l’Atlantide
engloutie dans les sables. John et Robert que cette
histoire n’intéresse pas, exigent de
repartir. Tamal explique qu'ils sont alors prisonniers
de la princesse des lieux.
Apprenant que le palais se situe sous les monts
«Gonvara» les trois hommes réalisent
qu’ils sont juste sous la zone où l’explosion
atomique doit avoir lieu. Ils avertissent Tamal et
la jeune femme des dangers qu’ils courent mais
rien n’y fait.
Antinéa, qui n’a d’yeux que pour
Robert, demande à lui parler en privé.
John tente de s'évader. Repris par des gardes
il est torturé et meurt. Dans la chambre d’Antinéa,
Robert et celle-ci se jettent dans les bras l’un
de l’autre. Plus tard, Tamal essaie de convaincre
la jeune femme qu’elle n’a rien à
gagner à ce jeu de l’amour.
De son côté Pierre demande à
Robert d’oublier la jeune et supposant que John
a déjà réussi à trouver
une issue ils décident de s’évader
mais au dernier moment Robert empêche Pierre
de partir.
Après avoir parcouru un dédale de
couloirs, Robert aboutit dans une salle où
a lieu une étrange cérémonie
à laquelle assiste tout le palais. Un corps
est plongé dans un métal en fusion et
se transforme en statue. Robert reconnaît John.
Il se précipite alors sur Antinéa mais
le guépard apprivoisé défend
sa maîtresse. Maîtrisé par des
gardes Robert est emmené comme esclave dans
la mine.
Robert réussit à s'échapper mais
il est rattrapé par les gardes et ne doit la
vie sauve que grâce à l'intervention
d'Antinéa. Jeté dans un cachot le jeune
homme reçoit peu après la visite de
la jeune femme qui lui avoue qu’elle l’aime.
Robert la gifle et tente de l’étrangler.
Antinéa appelle les gardiens à l’aide.
Ils assomment Robert. Plus tard, la jeune femme fait
venir Pierre dans sa chambre et tout en lui racontant
ses malheurs elle le fait boire. Lorsqu’il est
complètement saoul elle lui suggère
de tuer Robert. Dans le bureau de Tamal, Pierre avoue
avec honte et horreur qu’il a tué son
ami (1). Tamal le déculpabilise en lui disant
qu’il n’a été qu’un
jouet entre les mains d’Antinéa et il
décide de protéger sa fuite en compagnie
de Zinah (la jeune servante d'Antinéa).
La nuit, dans le désert, les jeunes gens s’éloignent,
ils sont épuisés et semblent perdus.
Soudain du haut d’un pylône ils aperçoivent
un signal lumineux qui indique que l’explosion
est imminente. Pour se protéger, ils s’allongent
dans le sable derrière un rocher.
Dans le palais, Tamal essaie de convaincre Antinéa
qu’elle peut encore avoir la vie sauve en se
réfugiant dans un abri souterrain. La jeune
femme refuse de l’entendre. L’explosion
a lieu. Imperturbable sur son trône, Antinéa
voit le palais s’écrouler autour d’elle
pendant que Tamal embrasse ses voiles et ses mains.
Au petit matin, dans le désert, Pierre et Zinah
contemplent le ciel et constatent avec soulagement
que le rocher derrière lequel ils s’étaient
abrités était la «limite de sécurité».
Ils éclatent de rire, se jettent dans les bras
l’un de l’autre et partent en courant
vers le soleil levant.
2 - Un péplum qui cumule tous les
poncifs du genre
Dorothy Dandridge, qui fut l’une des plus magnifique
Carmen de l’histoire du cinéma (2), débute
en 1960, sous la direction de Franck Borzage le tournage
d’«Antinéa». Malheureusement,
la comédienne ne convient pas à la production
qui ne la trouve pas assez «exotique»
et la remplace par la pulpeuse Haya Harareet. Ex-lieutenant
de l’armée israélienne, la starlette
a été révélée une
année plus tôt par son interprétation
d’Esther dans le «Ben-Hur» de William
Wyler.
Un malheur n’arrivant jamais seul, Franck Borzage
est contraint d’abandonner le tournage au bout
de dix jours de travail (3). Après une tentative
de reprise par Edmond T. Greville, c’est finalement
Edgar G. Ulmer, en Italie à ce moment-là,
qui prend la relève.
Plus connu comme réalisateur de série
B que créateur de chefs-d’œuvre,
Ulmer décide de tout reprendre à zéro.
Il réécrit le scénario, redessine
les costumes et les décors (en s’inspirant
pour certains de ceux de Jacques Feyder, repense les
couleurs, invente des personnages. Du roman de Pierre
Benoit il reste peu de choses et, comme l’écrit
Hervé Dumont «thématiquement,
il s’agit de l’annihilation pure et simple
du mythe antinéen, la référence
publicitaire à Benoit confine donc à
l’escroquerie.» (4)
Sans aucune préparation la distribution cosmopolite
fait ce qu’elle peut pour avoir l’air
naturel. Tout annonce le naufrage. Le spectateur,
submergé par le mauvais goût hésite
entre pleurer de rage ou hurler de rire.
Tout y est. Dans la chambre d’Antinéa,
alcôve aux voiles mauves et aux riches drapés
de satin, de très nombreux objets hétéroclites
sont posés là, comme pour faire riche.
Un paravent «japoniaisant» d’aucune
utilité, côtoie un caoutchouc dont les
trois feuilles s’étalent tristement dans
un coin. Un éventail s’ouvre sur un guéridon
Louis XV, une fleur s’ennuie dans un vase chinois,
enfin, quelques tapis d’orient apportent la
touche Mille et une Nuits à ce petit nid d’amour
façon meringue à la violette. Dans cette
caverne d’Ali Baba de banlieue, la belle princesse
tente de maintenir ses formes généreuses
dans des déshabillés vaporeux du plus
bel effet. Une couronne en fer forgé emprisonne
sa flamboyante perruque rousse tandis que soutien-gorge
et ceinture de bazar forment une parure très
chic, donnant à Antinéa l’élégance
douteuse de la femme américaine de classe moyenne
des années 60.
Tout cela fait un peu cirque, un peu «tape-à-l’œil»
et la pauvre Antinéa, réduite au rôle
de poupée Barbie, a perdu tout son mystère.
Gentille mais un brin potiche, elle se pose là
où on lui dit de se poser. Elle fait ce qu’on
lui dit de faire. «Bien que reine, je suis toujours
l’esclave de Ben-Hur. La Metro-Goldwyn-Mayer
avec qui je suis liée par un contrat de trois
ans, m’a prêtée à la production
de l’Atlantide et mon cachet, c’est la
MGM qui le touche» avoue la comédienne
durant le tournage.
Ainsi, entre Haya Harareet et Antinéa, aucune
différence. La comédienne se plie aux
volontés de son producteur comme la princesse
se plie à celles de Tamal. C’est réduire
le rôle d’une femme autonome à
celui d’une petite fille irresponsable. Un jour
cependant, la gamine se rebelle. Malheureusement elle
se laisse aveugler par le premier aventurier venu.
Il a l’aisance des gens sans scrupules, le ton
arrogant et le regard qui jauge. Antinéa comprend
très vite qu’elle a en face d’elle
un homme et non plus un papa Pygmalion, jaloux de
sa création.
Tamal avait mis une esclave sur un trône. Par
amour il en avait fait une idole qu’il vénérait
et respectait. Cédant au moindre de ses caprices,
il lui tolérait même des aventures, pourvu
qu’elles soient sans lendemain. Elevée
au rang de déesse elle restait cependant sa
chose, son bien. Mais tout là-haut, sur son
piédestal, l’étoile s’ennuyait.
Les idoles sont fragiles et il a suffit d’un
voyou de passage pour faire craquer la belle. Tamal
aura beau lui faire de grands discours pour lui faire
entendre raison, Antinéa refusera de céder.
Et pourtant, l’inquiétude de Tamal est
justifiée. Car des trois hommes qu’il
présente à Antinéa, c’est
le plus borné qu’elle choisit d’aimer.
«J’ai complètement transformé
le personnage qu’interprète Rad Fulton
par rapport au roman : j’en ai fait un individu
du genre «marine américain», avec
une morale simpliste et intransigeante, beaucoup de
mépris pour ses semblables et le culte de la
violence.(...)» (5)
Dans le roman de Pierre Benoit, Morhange agaçait
par son intégrité qui frôlait
l’intégrisme. Robert, chez Ulmer, brille
par son cynisme et sa vulgarité. Il regrette
d’être dans le désert alors qu’il
pourrait «être en train de faire la java
à Paris», il sifflote comme un mufle
lorsque Zinah passe devant lui, il insulte Antinéa
dès leur première rencontre et utilise
un vocabulaire de charretier. Le summum de la médiocrité
du personnage étant atteint quand, jeté
dans un cachot, Antinéa vient lui rendre visite
pour lui avouer son amour.
- Tais-toi, monstre ! Je t’interdis de dire
ce mot. Tu n’as jamais aimé personne
de ta vie. Pour toi l’amour n’est qu’une
profession ! Un moyen sordide d’arriver à
tes fins. Combien d’hommes avant moi, combien
? D’abord Tamal, n’est-ce pas, mais Tamal
ce n’était pas assez. Je t’ai plu,
tu m’as aimé, saleté !
C’est fin, raffiné. Traiter Antinéa
de putain, même Morhange n’avait pas osé.
Robert fait partie de cette race d’homme dont
«la conception de la vie et celle qu’il
a de la femme sont étroites. Il est dans la
lignée des puritains américains qui
ne s’inquiètent pas de la vie ou de la
mort qu’on donne, mais de la façon dont
on les donne. Il ne se révolte pas parce qu’on
tue, mais parce qu’une femme peut tuer»
(6).
Dans cette scène, cependant, ce qui ressort,
ce n’est pas la révolte de Robert face
à la mort ou l’inquiétude de savoir
ce qu’est devenu son ami (comme le fait Morhange
chez Benoit). Ce qui lui importe c’est de savoir
combien d’hommes Antinéa a connus avant
lui. On croit rêver ! La bêtise, la suffisance,
le machisme de cet homme sont tellement exacerbés
qu’ils donnent des envies de violence. Le monstre
ce n’est pas Antinéa mais bien celui
qui joue les outragés parce qu’il n’est
pas le premier.
John, le pilote est de la même espèce.
Personnage parfaitement inutile au récit, il
disparaît très vite ce qui évite
d’en tenir compte. Reste Pierre, censé
jouer le rôle de St-Avit. Doux, rêveur,
gentil, il passe son temps à s’excuser.
A le voir si dénué d’expression
et de passion on finit par se demander s’il
existe vraiment. Platon et P. Benoit voguaient sur
la même dualité raison/désir,
Ulmer n’oppose qu’arrogance et niaiserie.
Il n’y a pas que la femme qui sort amoindrie
de cette vitrine des médiocrités. L’homme
n’a guère le choix non plus. Etre macho
ou ne pas être est la seule alternative qu’on
lui propose.
En privilégiant la vie de Pierre et Zinah,
son alter ego féminin, Ulmer nous donne à
voir un film plein de bons sentiments et d’une
morale bon teint. A la fin, les méchants sont
punis et les «purs» récompensés.
Ce qui n’empêchera pas le Centre Catholique
National du Cinéma de la Radio et de la Télévision
d’écrire : «La cruauté,
le sadisme dont témoignent la plupart des scènes,
ainsi que des exhibitions aussi déplaisantes
qu’indécentes, feront réserver
la vision de ce film aux adultes avertis» (7).
La cruauté et le sadisme qui émanent
de la vision d’un homme cloué sur une
croix ainsi que celle de chrétiens se faisant
déchiquetés par des lions dans la plupart
des péplums de l’époque n’inquiètent
pas le Centre Catholique. Ce qui choque cette vertueuse
institution c’est le nombril d’une starlette,
ses gestes audacieux, ses rondeurs dévoilées
et ses escarpins. Ce sont ses seins qui affleurent
de manière coquine dans l’eau de son
bain. L’indécence n’est pas dans
les prunelles agrandies d’Antinéa, dans
sa façon de marcher mais bien dans le regard
méprisant de Robert, dans sa veulerie, sa vulgarité.
Face à ces trois hommes issus de la civilisation
occidentale des années 60, il y a Tamal Ahmed
Ben Cegheïr. Véritable seigneur des lieux,
c’est lui qui dirige et gère le palais
souterrain. Propre, élégant en toutes
circonstances (même lorsqu’il se noie)
sa distinction et son calme laissent transparaître
une solide éducation. Mais il a beau s’exprimer
dans un langage distingué, Tamal est un despote,
certes «éclairé», mais un
despote tout de même.
Dans son bureau-bibliothèque le modernisme
côtoie le traditionnel. Un narguilé sur
sa droite, un poste à transistors sur sa gauche
il passerait presque pour un homme paisible si soudain
le contremaître ne venait lui rappeler que dans
la mine, des ouvriers sont morts et que le rendement
va baisser. Car cet homme qui cite Platon et les grands
auteurs grecs fait trimer dans le plus grand secret,
des occidentaux enlevés à leur chère
civilisation.
Dans des souterrains, des esclaves (coiffés,
on se demande pourquoi, de ravissants chapeaux de
paille) extraient de l’uranium sous les coups
de fouet de gardes-chiourmes en djellaba traditionnelle
mais néanmoins armés de mitraillettes
dernier cri. Tamal est donc le monarque tout puissant
d’un royaume englouti qu’il a remis à
flots pour les beaux yeux d’une esclave. L’uranium
qu’il fait extraire de la montagne par des occidentaux
n’est pour lui qu’un moyen de poursuivre
son rêve. Ce désir de toute puissance
sur un royaume et le cœur d’une femme le
mènera cependant à la destruction de
ce qu’il avait créé.
«Dans l’Atlantide, j’ai essayé
de donner une histoire fantastique à notre
monde de 1961 si blasé et si «réaliste».
Je me suis donné beaucoup de peine pour en
faire quelque chose de plausible, d’honnête.
Ici aussi j’ai une morale : le rêve est
nécessaire à l’homme mais il peut
être destructeur, un homme ne peut se substituer
au créateur.»(8)
Le problème c’est que vingt minutes,
jugées trop psychologiques ont été
coupées au montage par la production dans la
version française. Sans en améliorer
la forme, ces vingt minutes éclairaient le
point de vue du réalisateur.
«L’Atlantide, pour moi, n’a
qu’un seul auteur : c’est Platon. Pierre
Benoit, à mon avis (le reste regarde les critiques
littéraires) n’a écrit qu’un
mélodrame. Ce que j’ai voulu faire c’est
reprendre l’idée de Platon, qu’un
homme ayant été éduqué
d’une manière précise porte en
lui un rêve qu’il voudrait réaliser.
C’est le personnage de Tamal, incarné
par Amedeo Nazzari, dont j’avais fait le héros
principal de l’Atlantide. Mais on a supprimé
les scènes où il s’explique. Tamal
est le fils d’un cheik ayant reçu une
éducation occidentale poussée. Mais
en Europe il s’est senti étranger, pour
des raisons de race et n’a pas pu s’intégrer
à ce monde. Revenu parmi son peuple, dans le
désert, il retrouve un monde très traditionaliste,
islamique et coupé de l’autre. Il s’y
sent à nouveau étranger. Il retrouve
dans le Hoggar les ruines d’un monde disparu.
(...) Dans les ruines de l’Atlantide, Tamal
construit ses «horizons perdus» mais sous
l’influence de ce qui l’avait heurté
dans sa rencontre avec l’Europe. D’où
cette société bâtie sur la dévotion
au dieu Moloch, sur les sacrifices humains.»
(9)
Parce qu’il ne se sent à sa place nulle
part, Tamal s’invente un monde à lui
et pour les beaux yeux d’une esclave il reconstruira
un palais dont il la fera princesse. Tamal, c’est
Poséidon épousant Clito et faisant d’une
île battue par les flots un Eden qu’il
nommera Atlantide.
Le parallèle entre le dieu grec et sa belle
mortelle ne s’arrête pas là. Tout
comme dans l’île platonicienne, le palais
du Hoggar est divisé en trois. Au sommet du
pouvoir Tamal, puis Tarath, contremaître et
chef des guerriers, enfin le groupe des producteurs
dans la mine. Le déséquilibre qui nuit
à toute société s’exprime
ici par le désir de Tamal, par sa volonté
à extraire de l’uranium (même au
mépris de vies humaines) pour que le rêve
qui l’habite soit à la hauteur de l’amour
qu’il porte à sa belle esclave. Le déséquilibre
chez les gardes vient de la jalousie de Tarath. Tamal
lui avait promis Zinah mais l’arrivée
des trois français va contrecarrer ses projets.
Donnant les ordres à la place de Tamal il usurpe
un pouvoir que ce dernier ne partagera pas. Au moment
où Tarath va abattre Robert, Tamal le menace
et le tue. Enfin, les «producteurs» d’uranium.
La condition d’esclave n’étant
une sinécure pour personne les hommes se rebellent
sous l’impulsion de Robert.
Au trois étages de la construction, le désordre
est grand. Il eut fallu peu de choses pour que ce
royaume poursuive des jours heureux. Simplement, nul
ne peut se permettre, même au nom de l’amour,
de priver l’autre de liberté. Tamal qui
se sentait rejeté de partout a voulu bâtir
un monde trop protégé. Au lieu de s’ouvrir
à la vie il s’est enfermé dans
ses rancunes. Une fois parvenu au centre de son labyrinthe,
Tamal s’y est enfermé. Son orichalque
à lui, c’est l’uranium. C’est
pour cette richesse et par celle-ci qu’il périra,
entraînant tout son royaume avec lui.
Les Atlantéens n’ayant su entendre raison,
Zeus, grand maître des cieux, fit exploser leur
île. Royaume aquatique, l’île sera
détruite par l’eau. Pour avoir voulu
être le maître sans partage de son palais
Tamal et son univers seront détruits. Lieu
brûlé par les feux du désert,
le palais sera détruit par ceux de la bombe
atomique (10). Même punition donnée par
le Ciel aux êtres qui manquent de vertu (11).
L’eau avait purifié le royaume de Poséidon.
Dans le film d’Ulmer c’est la bombe qui
apparaît comme purificatrice. Comme dans tous
les mythes de Déluge, un couple sera sauvé.
Dans les années 60, la «coexistence pacifique»
s’installe après la «guerre froide»
des années 50. L’Europe se sent très
à l’étroit entre les deux grandes
puissances et va miser sur l’effet de dissuasion
nucléaire. Comme beaucoup de gens à
cette époque, Ulmer est convaincu que le nucléaire
est l’avenir du monde. S’il sait qu’une
explosion présente quelques dangers, il en
ignore les «retombées».
En août 1961 lorsque le film sort sur les
écrans, la France n’a toujours pas résolu
son problème algérien. Comme tout pays
colonisé, l’Algérie n’est
plus qu’un terrain d’enjeux poli-tiques
et économiques et le Sahara a depuis bien longtemps
perdu tout mystère. Son sous-sol regorge de
pétrole, à Reggane, le gouvernement
français vient de faire exploser sa quatrième
bombe atomique. La première avait failli provoquer
la rupture du pacte tacite concernant la cessation
des expériences nucléaires, elle avait
suscité des protestations sur le plan international,
et avait soulevé l’inquiétude
des pays riverains, notamment le Maroc (12).
De nos jours, lorsque l’on voit Pierre et Zinah
se protéger des radiations en s’abritant
derrière un rocher puis s’élancer
amoureusement, main dans la main vers l’endroit
où la bombe vient d’exploser, on ne peut
s’empêcher de penser que l’idée
véhiculée est pour le moins erronée.
On ne peut surtout s’empêcher de penser
que ces images, vues par des milliers de personnes,
vont permettre au gouvernement français de
rassurer les populations. Les milieux scientifiques
internationaux connaissaient les méfaits de
telles expériences. Resnais avait tourné
en 1959 «Hiroshima, mon amour» mais combien
avait vu ce film pour ceux qui virent L’Atlantide
d’Ulmer ? D’un côté, un film
en noir et blanc, difficile d’approche, mais
réaliste et utilisant lui aussi des documents,
de l’autre un péplum en «Technirama
et Eastmancolor», avec une starlette à
moitié nue, de l’érotisme «mammaire»
puisque c’est la mode, et une fin digne d’un
conte de fée. On ne peut empêcher les
gens de rêver à un avenir meilleur même
si celui-ci se révèle cruellement médiocre.
Pierre et Zinah, qui courent gracieusement vers le
soleil levant, mettront dans leur futur petit nid
d’amour un paravent «japoniaisant»,
un éventail acheté à Madrid,
du faux lierre sur les murs et du formica dans leur
cuisine. La chambre d’Antinéa faisait
toc, celle de Pierre et Zinah ne vaudra guère
mieux. La différence, c’est qu’Antinéa
y régnait en déesse, Zinah, elle, restera
servante.
La production censure vingt minutes qui pouvaient
expliquer le comportement de Tamal et éventuellement
le justifier, mais elle ne censure pas les trois dernières
minutes du film. Ce sont pourtant celles-là
qui choquent.
Le déséquilibre entre les pouvoirs chez
Platon est représenté chez Ulmer par
le déséquilibre entre deux mondes. L’un
souterrain et mythique, l’autre aérien
et moderne. Le second détruit le premier. Encore
et toujours, le ciel contre la terre.
Aujourd’hui l’Algérie ne s’est
pas encore remise de ses blessures et le gouvernement
français a provoqué une fois de plus
le mécontentement de l’opinion internationale
en procédant à d’autres essais
nucléaires. (13)
Le film d’Ulmer a ceci de particulier c’est
qu’il prend toute sa profondeur avec le temps.
Débarrassé de sa couche de sucre glace
et de guimauve, la structure du récit et la
personnalité des personnages apparaissent plus
précises et l’on découvre dans
cet Atlantide de vraies traces du mythe platonicien.
Mais le message n’est plus là où
il était en 1961. A cette époque, Tamal,
comme le Cegheïr-ben-Cheïkh de Pierre Benoit,
apparaissait comme un être dénué
de tout scrupule. A aucun moment le principe de colonisation
n’était abordé tant la civilisation
occidentale semblait trouver naturel le fait d’envahir
le territoire des autres. Pour preuve, la scène
où Robert trouve le précieux minerai
dans la grotte et sans se poser de question, s’arroge
le droit de l’exploiter.
Aujourd’hui des Atlantéens orgueilleux
détiennent toujours les clés du pouvoir.
Les gou-vernements qui s’octroient le pouvoir
suprême de jouer avec le feu et l’équilibre
de la planète ne risquent-ils pas, un jour,
eux aussi, de dépasser la «limite de
sécurité» ?
Avec les derniers essais nucléaires à
Mururoa, la France a reproduit, au mépris de
toutes les protestations internationales, la situation
des années 60. L’Algérie s’acheminait
vers l’indépen-dance, mais à quel
prix ! Quel prix devront payer les peuples du pacifique
sud et d'ailleurs pour retrouver la leur ?
L’histoire prouve une fois de plus qu’elle
n’est qu’un éternel recommencement.
Platon nous contait l’histoire d’une poignée
d’Athéniens qui s’élevèrent
contre l’envahisseur atlante. Qui s’élèvera
un jour contre la folie de nos «rois»
actuels ?
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
2003
(1) La transition entre cette scène
et la précédente est très abrupte.
Il est évident qu’un passage a été
coupé.
(2) Dorothy Dandridge (1922-1965) : comédienne
et chanteuse américaine. Fille d’un pasteur
noir et de la comédienne Ruby Dandridge.
(3) Il mourra d’un cancer six mois plus tard.
(4) L’écran fantastique n° 58 - juillet
85.
(5) Interview d’E. G. Ulmer - Lettres Françaises
- 3 août 1961.
(6) Interview d’E. G. Ulmer - L’humanité
- 4 août 1961.
(7) Fiches du cinéma n° 228 - 1er septembre
1961.
(8) Interview d’E. G. Ulmer - Lettres Françaises
- 3 août 1961.
(9) L’humanité - 4 août 1961.
(10) Pour la séquence finale Ulmer a utilisé
les prises de vue réelles effectuées
lors de la première explosion à Reggane.
(11) Uranium vient du grec Ouranos : ciel.
(12) Les accords d’Evian ayant été
signés en 1962, la France reprendra ses essais
en 1966 dans une autre colonie... Mururoa.
(13) Juste après l'élection de Jacques
Chirac en 1995.
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