INTRO


Platon

INTRODUCTION
LA GROTTE AU CINEMA

par Francoise Marchand

Il y a environ 50 000 ans avant J.-C. des Néandertaliens observent un rocher dans une grotte (1). Ce rocher révèle des formes précises, si précises qu’il devient brusquement la représentation d’un animal dont il faut se défendre. Ils le bombardent alors de boulettes d’argile, comme ils auraient lancé des pierres sur l’animal véritable.

Il faudra de 20 à 30 000 ans à l’homme pour créer ses propres images. Lascaux, Altamira, Rouffignac... l’émerveillement qui se dégage devant les peintures n'est pas qu'esthétique. Il est aussi affectif. L’émotion qui se dégage de l’instant nous fait entrer de plain-pied dans l’univers magique du spectacle. Nous devenons spectateur et acteur de notre Histoire mise en scène.

L’image évolue avec la sédentarisation. Au lien magique (le bison transpercé d’une flèche) se substitue un lien religieux (l’animal représenté devenant une divinité) auquel s’ajoutent des rites, des lieux consacrés, une histoire, des symboles. C’est dans ce contexte magico-religieux que prennent naissance les mythes. Paroles et images irrémédiablement liées deviennent ainsi le symbole de la communication entre les hommes puis un support à leur créativité (2).

Peintures rupestres et mythes eurent alors le même rôle : exorciser les inquiétudes des êtres humains en les réunissant autour d’une même histoire impliquant des comportements identiques. C’est ce qui fit les spécificités et la cohésion des premières sociétés. Images et paroles s’inscrivant dans une mémoire à la fois individuelle et collective devenaient un ciment entre les hommes et les aidaient à construire leur histoire.Les Grecs, avant la diffusion de l’écriture, entre le 12e et le 8e siècle, firent de Mnémosuné une divinité. Mère des Muses c’est elle qui présidait à la fonction poétique. Véritable mémoire des temps anciens, les poètes se firent gardiens des événements des origines, de l’Histoire.

En donnant un passé aux hommes ils participaient ainsi à l’élaboration d’une pensée commune et à la structuration d’une pensée individuelle. Nommé, mis en ordre, le passé sortait du chaos et donnait un sens à la réalité quotidienne tout en la faisant oublier. Car s’ouvrir aux profondeurs du temps impliquait de ne pas rester à la surface des choses. En descendant au plus profond du passé, les Grecs descendaient aussi au plus profond d’eux-mêmes. Ils passaient d’un univers naturel à un univers surnaturel, de la réalité au rêve, du charnel à l’immatériel, de l’humain au divin.

Les créateurs d’images et les poètes devinrent ainsi les intermédiaires entre les hommes et les dieux, et leurs œuvres, en étant reconnues par tous, la clé qui donnait accès à la connaissance.
Près de 22 000 ans après Lascaux, les images sont devenus animées et sonores. Elles exercent auprès de ceux qui les créent ou qui les regardent la même fascination. Les techniques ont changé mais leur rôle est toujours le même. Indissociable de l’histoire des hommes, l’image est message, moyen d’expression, témoin de son temps. Aujourd’hui comme jadis, elle reflète nos pensées, nos craintes et nos désirs.

Dans la salle de cinéma comme dans la grotte de Lascaux, le temps s’arrête. L’espace se referme sur une pénombre qui, paradoxalement, en nous faisant mourir au réel nous ouvre le regard sur le rêve. Nous participons des deux mondes, à la fois, présent et absent. En état d’apesanteur nous flottons in utero en quête d’une seconde naissance, les yeux tournés vers la lumière.

Qu’ils relèvent de cérémonies religieuses, païennes (les mystères d’Eleusis dans la Grèce antique, les cérémonies vaudous aujourd’hui) ou artistiques (théâtre, cinéma, danse) les rituels de représentations possèdent de nombreuses ressemblances. Ce que l’on demande au participant relève du même comportement : aller dans un endroit précis, à une heure précise, respecter la communauté humaine qui s’y trouve, suivre le rituel qui y est présenté et, par dessus tout, croire à l’histoire que l’on nous raconte.

Dans un chapitre intitulé : «Du double à l’image»(3) , J.-P. Vernant précise à propos de la statuaire et de son rôle dans la figuration des dieux : «Figure des dieux, figure des morts. Dans les deux cas il s’agit de donner à voir, en les localisant dans une forme précise et en un lieu bien déterminé, des puissances qui relèvent de l’invisible et qui n’appartiennent pas à l’espace d’ici-bas. Faire voir l’invisible, assigner une place dans notre monde à des entités d’au-delà : on peut dire qu’il y a au départ, dans l’entreprise de figuration, cette tentative paradoxale pour inscrire l’absence dans une présence, pour insérer l’autre, l’ailleurs, dans notre univers familier. Quels qu’aient été les avatars de l’image, peut-être cette gageure reste-t-elle, dans une très large mesure, toujours valable : évoquer l’absence dans la présence, l’ailleurs dans ce qui est sous les yeux.»

Evoquer l’absence dans la présence, l’ailleurs dans ce qui est sous les yeux c’est bien ce que font les cinéastes lorsqu’en projetant leurs films sous nos yeux, ils nous donnent à voir ce qui n’est pas ici mais existe ailleurs. Dieux, idoles, stars, tous n’ont de réalité que par la force de notre foi et par les liens que nous tissons avec leurs vies.
Durant la période classique, les sculpteurs grecs mirent au fronton de leurs temples des images racontant la grande aventure des dieux et des déesses. Mieux que des mots, ces statues représentaient en «visuel» ce que les poètes exprimaient en paroles. En «s’affichant», le divin allait à la rencontre de l’humain. En s’offrant au regard des hommes la «représentation» devenait spectacle.

De nos jours, si tout le monde s’accorde à dire que mythe et cinéma fonctionnent de la même façon c’est bien parce qu’ils ont le même langage et qu’ils opèrent tout deux dans le même espace de communication «spectaculaire».

L’image cinématographique, comme les frontons des temples grecs ou les bisons de Lascaux, s’adresse d’abord à notre sensibilité, à notre imaginaire.

En vase clos, dans le noir, face à l’écran, nous traversons des millénaires et nous nous replaçons pour un instant dans l’attitude de nos ancêtres qui contemplaient les peintures dans l’espace intime et obscure des grottes. La magie opère. L’illusion est si proche de la réalité qu’elle réussit à nous faire rire ou pleurer. Une voiture qui frôle dangereusement le bord d’un précipice nous donne le vertige, nous inquiète au point de nous couper le souffle, alors que nous sommes bien assis, sans risque, dans un fauteuil. Le rôle de la magie est donc bien de nous faire rompre avec le rationnel. Double échelle du temps : celui de l’humanité mais aussi celui de notre enfance. Sans défense et pour un instant, nous acceptons de croire à ce que nous voyons et de nous laisser bouleverser pour le simple plaisir de nous réveiller rassurés.

En nous invitant à pénétrer dans la caverne magique les cinéastes d’aujourd’hui ont pris la place des poètes des temps anciens. Les histoires qu’ils racontent sont les mêmes. Simplement ils reviennent d’un voyage dans le temps chargés d’un regard nouveau. Les héros ont changé de nom et de costume mais le message est toujours le même et c’est toujours Mnémosyne qui les inspire.
Orphée, Oedipe, Hercule se retrouvent dans nos héros contemporains. Les Atlantes et leur fabuleux royaume l’Atlantide sont toujours d’une cruelle actualité et les films qui les évoquent nous relient à l’éternité.

Françoise Marchand pour www.atlantide-films.net 2003

(1) A Toirano, Ligurie italienne (Histoire de l’art - Editions Atlas - 1975).
(2) Le mot image est pris ici dans son sens grec (eikonè) et représente aussi bien les images «fabriquées» (peintures, mosaïques, sculptures...) que les images «naturelles» (ombres, reflets...).
(3) Mythe et pensées chez les Grecs - J.-P. Vernant - Editions La Découverte/Textes à l’appui - Paris - 1990.

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