|
|
INTRODUCTION
L'ATLANTIDE AU CINEMA: PRESENTATION
par Françoise Marchand
ATLANTIDE ! Mot magique qui résonne comme
un appel au rêve et qui évoque non seulement
une histoire d’île engloutie mais aussi
celle d’une femme autrement plus fascinante
que la banale princesse des contes de fée de
notre enfance. Deux livres sont à l'origine
de cette double vision : Le Critias de Platon et l'Atlantide,
roman de Pierre Benoit paru en 1919. Deux textes,
si ancrés dans l'imaginaire et le fantasme
qu'ils en sont devenus des mythes.
A l’origine, ce type de récit avait
une fonction précise qui dépassait largement
le cadre du conte. Le mythe avait pour but de fournir
une explication aux phénomènes naturels
et donnait aux individus une réponse aux questions
qu’ils se posaient sur leurs origines et celles
du monde. Le récit d’un mythe ressemble
beaucoup au récit d’un rêve, car
tout deux proviennent de ce même lieu secret
où se réunissent dans le passé,
la mémoire et l’âme des êtres
humains. Mais là où le rêve agit
sur un individu, le mythe agit sur une communauté.
Ils servent de langage, de système de communication
et utilisent les mêmes images.
Les rêves peuplent nos sommeils, habitent nos
nuits, nourrissent notre imaginaire, mais seules certaines
ombres tenaces nous accompagnent au réveil.
Se souvenir, tenter par tous les moyens de fixer les
images fugitives est la seule façon de sauver
de l’oubli et de mieux comprendre ce qui préside
à notre équilibre. Certains y parviennent
d’autres pas, il en est de même pour les
mythes. Ce sera, quand il apparaîtra, la vocation
du cinéma. Aussi indispensables à l’équilibre
d’une société que les rêves
sont indispensables à celui des humains, les
mythes renseignent sur la structure de celle-ci, tout
comme le cinéma renseignera sur la société
qui l’a vu naître.
Un premier constat s’impose. L’homme
des temps anciens et l’homme contemporain sont
animés des mêmes motivations. Amours,
ambitions, jalousies, amitiés, peurs, joies
sont semblables et parce qu’il fallait que les
hommes trouvent en eux le point qui les rattachait
aux dieux, les poètes firent les dieux semblables
aux hommes, avec les mêmes amours, les mêmes
ambitions, les mêmes petites mesquineries, les
mêmes grands sentiments. Ainsi, chaque homme
portait en lui une parcelle divine et c’est
pour rendre hommage à ce dieu qui vivait en
lui que l’homme inventa des lieux de culte,
des cérémonies, des symboles.
Dans le Critias de Platon, les dix rois de l’Atlantide,
issus de l’union d’un dieu et d’une
mortelle (Poséidon et Clito) n’agissent
pas autrement. Mais peu à peu, les rois oublièrent
cette parcelle de sacré qu’ils portaient
en eux et cédèrent à l’ambition
et à l’orgueil. Pour les ramener à
la modération et à la vertu, Zeus résolut
de les châtier.
Ainsi, Platon qui offrait à travers ses dialogues
une nouvelle façon de penser, épurée
de tout sentiment mystique n’en excluait pas
pour autant la recherche spirituelle. Il ne savait
pas que vingt-cinq siècles plus tard, l’Atlantide
ferait encore l’objet de recherches passionnées
et qu’elle serait le support de très
nombreuses créations.
Aujourd’hui, le mystère de l’Atlantide
n’est encore pas résolu et fascine toujours
autant. Bien que Platon précise «qu’il
est possible que cette histoire n’ait pas été
inventée», il est historiquement impossible
de dater l’événement. Géographiquement,
et malgré d’étranges descriptions
(1), l’incertitude la plus totale persiste.
Alors, comme jamais rien, ni personne, ne pourra apporter
une preuve tangible de l’existence de ce royaume,
il est devenu le territoire des suppositions, le lieu
de tous les rêves, une porte grande ouverte
à notre imagination. La recherche de l’Atlantide
restera une quête éternelle.
Platon ne fut pas le premier à parler de
continent englouti. Dans Le conte du voyageur qui
fait naufrage, figurant sur un papyrus égyptien
du Moyen Royaume (2000-1750 avant J.-C.) et conservé
par le Musée de Leningrad, il est mentionné
qu’un bateau fit naufrage dans une terrible
tempête; que quelques survivants parvinrent
à gagner une île peuplée de dragons
aux sourcils de lapis-lazuli : c’était
une île parfaitement heureuse, comblée
de tous les fruits et les parfums de la terre. Mais,
avant de laisser partir les naufragés, le roi
des dragons dit au héros qui les commandait
: «Tu ne verras plus jamais cette île,
car elle sera bientôt engloutie par les vagues»(2)
Mieux connue, la Bible nous raconte aussi comment,
effaré par l’état de décadence
dans lequel sont tombées ses créatures,
Dieu, très en colère, fait disparaître
continents et humains dans un déluge ravageur.
Venue des eaux, la vie y retourne pour y disparaître.
L’eau purifie tout. Symbole de vie et de mort,
elle porte en elle la notion de cycle, l’Eternel
Retour des choses. Car les déluges sont ainsi.
Ils détruisent pour mieux permettre à
l’humanité de se recréer. Une
fois les eaux évaporées, ce qui repousse
sur la terre purifiée, c’est l’espoir
d’une humanité meilleure.
Pour des raisons inconnues, Platon n’achève
pas son livre et abandonne le Critias sur ces mots
: «Et il (Zeus) leur dit : ...» Ce que
Zeus a dit restera un mystère, une grande frustration.
C’est comme un film auquel on aurait supprimé
les cinq dernières minutes. Points de suspension
où le souffle reste accroché. Pour compenser
ce manque, l’esprit va cristalliser. Peu importe
que cette île possède l’eau chaude
et l’eau froide, que son organisation politique
et sociale soit un modèle du genre, que ses
rois aient du sang divin. Ce qui importe, c’est
que cette île prend soudain, parce qu’il
nous manque la fin de l’histoire, des allures
d’Eldorado, d’oasis secret, de paradis
perdu. Dans sa quête d’absolu, l’esprit
cherche pour apaiser le corps.
Aussi nécessaires à la survie de l’être
humain que les nourritures terrestres, les mythes
sont des nourritures intellectuelles qui rassasient
l’esprit. Ils sont aussi des sources d’inspiration
pour le créateur, cet infatigable rêveur.
Celui-ci s’embarque ainsi à la recherche
de son idéal. En larguant les amarres des possibles,
il vogue vers des rivages insoupçonnés
et devient le héros d’une aventure totale.
Il n’y a pas que le désert qui provoque
des mirages. L’immensité marine est riche
de promesses. L’eau, au centre de cette histoire,
tient lieu de fil conducteur. De vague en vague, en
repoussant sans cesse les limites de l’horizon,
le navigateur, cet inventeur de royaume, tend son
regard vers des trésors cachés, des
senteurs incomparables et des amours idéalisées.
Mieux qu’un continent, ce qu’espère
cet aventurier de l’imaginaire, c’est
une île : «L’aventure s’identifie
en quelque sorte avec la mer... Le fluide, le mystérieux,
l’illimité, voilà le milieu, la
matière passive ou matrice de l’aventure»
(3)
Ainsi, durant des siècles, l’Atlantide
ne fut qu’une île immense. Lointaine,
mystérieuse, paradisiaque, l’île
a un rapport direct avec notre sensualité,
avec la douceur de vivre, notre besoin de volupté.
Il y a un Robinson qui sommeille en chaque homme,
aussi chaque homme rêve de son Atlantide, de
sable chaud au creux des reins, de la main d’une
déesse posée sur son front brûlant.
Quelle femme ne s’est pas rêvée
un jour, éternelle et solitaire, Calypso d’un
royaume ensoleillé, dernier refuge aux naufragés
de l’âme, aux aventuriers épuisés
?
Sur l’écran de leur horizon, les navigateurs
projetèrent leurs rêves, leurs fantasmes,
leurs illusions. Générateur d’émotions,
cette portion de paysage qui se découpait dans
le cadre de leur regard était comme un miroir
inaccessible, un espace frontière entre le
présent et l’avenir. Pas forcément
vrai mais vraisemblable, l’Atlantide est comme
la ligne d’horizon : elle semble à portée
de main, mais s’éloigne dès que
l’on tente de l’approcher. L’Atlantide
se laisse entrevoir, mais on ne peut l’aborder.
L’Atlantide joue les stars.
Aujourd’hui, l’aventure se vit dans
un navire nommé cinéma. Là, de
nouveaux inventeurs de royaumes projettent sur une
toile de nouveaux horizons. Odysseus, Christophe Colomb
et le spectateur du 20e siècle ont bien le
même regard, les mêmes rêves, les
mêmes illusions, le même besoin de savoir
de quoi est fait l’au-delà.
Simplement, les héros sont devenus des supermen,
des super flics, les stars s’appellent Marylin
ou Greta. Elles occupent sur écran géant
et dans notre imaginaire la place des déesses
d’antan. La caverne de Platon a été
remplacée par la salle de projection et la
parole du poète par celle du réalisateur.
Sous nos yeux se projette l’illusion de la vie,
pas la vraie mais la vraisemblable. Le dos calé
dans le velours rouge nous rêvons à un
ailleurs, meilleur. Nous rêvons d’un monde
où les héros sont immortels et les héroïnes
belles et voluptueuses. Nous participons de tout notre
être à ce rêve et notre siècle
profane se réinvente un sacré, avec
ses lieux de culte, ses reliques, ses rituels.
De fait, le cinéma agit sur nous comme les
mythes agissaient sur nos ancêtres. Ils étaient
là pour faire avancer leurs rêves vers
une vérité encore impalpable mais d’autant
plus désirable qu’elle semblait pleine
d’espoirs. Au cinéma et sur la toile
blanche, les stars jouent désormais sous nos
yeux le rôle des héroïnes mythiques.
Ce rôle devient doublement fantasmatique lorsque
la star interprète celui d’une déesse.
Et ce fut le cas pour toutes les actrices qui interprétèrent
le rôle d’Antinéa.
Car en 1919, le mythe de l’Atlantide prend
une tournure à laquelle Platon n’aurait
jamais pensé. L’écrivain Pierre
Benoit imagine que le Critias a été
achevé et que l’unique exemplaire de
ce livre précieux est conservé, avec
un pieux respect, par un professeur un peu fou et
parfaitement surréaliste, dans le palais d’une
déesse en plein milieu du Sahara.
Associée jusque-là à l’eau,
l’Atlantide devient alors synonyme des feux
du désert. Ce n’est plus une île
située au milieu de l’océan. C’est
une oasis perdue au milieu d’une mer de sable.
Le friselis des dunes a remplacé l’écume
des vagues. A sa sortie, l’Atlantide de Pierre
Benoit a un tel impact que le mot désormais
n’évoque plus un continent, mais l’héroïne
du livre : ANTINEA.
Descendante de Poséidon, elle est une héroïne
au sens grec du terme. Dernière représentante
des Atlantes, elle est comme l’Atlantide de
Platon : une île paradisiaque qui garde ses
secrets. Le mythe devenant corps, chair féminine,
c’est elle qui devient terre mystérieuse
à conquérir, lieu de symboles les plus
troublants et des rêves les plus fous. Riche
de délices mais aussi de tourments, ceux qui
s’en approchent risquent l’envoûtement.
On n’aborde pas une déesse impunément.
Ceux qui osent, à l’image des amants
d’Antinéa, se laissent submerger par
les flots de l’amour. Incapables de retrouver
leur souffle, ils perdent pied. Certains avec angoisse,
d’autres se laissent couler avec félicité.
A l’image de la société divine
mythologique, la société divine cinématographique
est proche de la société humaine. Le
cinéma s’est simplement nourri de la
tradition en la réactualisant. Alors si la
femme, entre autres stéréotypes, y est
parfois représentée comme une divinité
des temps modernes, c’est que l’homme
peut parfois aussi y être un héros. Comme
pour les divinités antiques chacun lutte à
sa manière, avec des moyens inégaux,
pour la vie mais cette lutte n’a qu’un
but : la fusion, la découverte de l’amour,
le désir de l’autre. Car le cinéma
ne saurait exister sans cette dose minimum et nécessaire
de désirs. Désirs des dieux qui deviennent
désirs des hommes.
Désir de vivre une aventure hors du commun,
hors du quotidien. Désir d’être
submergé par les images, de se faire prendre
par elles. Désir de s’immerger dans l’obscurité,
de s’abandonner, de se livrer, d’être
pris au jeu ou au piège. Bonheur de se laisser
envahir par les émotions, de se vider de ses
larmes ou de ses rires. Bonheur de voir, sans être
vu, plaisir érotique évidemment, mais
si puissamment tourné vers la vie.
Si les mythes de l’Antiquité renseignaient
sur la façon de vivre et sur l’état
d’esprit des humains de cette époque,
le cinéma fait de même pour notre civilisation.
Les héros et les héroïnes reflètent
une époque et à l’intérieur
de celle-ci, la façon de voir d’un réalisateur.
Certes les modes et les hommes changent mais il
y a toujours, au départ, cet incontournable
désir qui les pousse comme un vent voluptueux.
Le rêveur qui s’embarque dans un cinéma
laisse flotter son âme. Il a quitté le
quai du réel, du quotidien, l’aventure
qu’il a choisie de vivre est bien plus belle.
Face à l’écran, l’esprit
anesthésié par l’illusion et le
corps tendu, il va rêver que le héros,
c’est lui, que la star, c’est elle, que
l’île mystérieuse est enfin retrouvée.
Comme le peintre des grottes préhistoriques,
comme le poète de l’Antiquité,
le réalisateur est un magicien qui nous fait
aller et venir entre le rêve et la réalité.
Ses images, son talent, ses rêves et ses folies,
son engagement et ses partis pris déterminent
alors l’intensité de notre plaisir.
Les modes, les techniques cinématographiques,
l’érotisme et la volupté n’ont
plus les mêmes façons de s’exprimer,
mais l’exaltation des sentiments dans la moiteur
d’un Sahara exotique fait vaciller l’âme
et frémir les corps. Perdus, éperdus,
lorsque les rêveurs quittent le navire, il reste
dans leur chair la trace d’une étreinte
mortelle. Et c’est bon de savoir que l’on
peut prendre ce risque-là au cinéma.
«Etranger, reprit Atlas sur un ton solennel,
la recherche de la vérité vient tout
simplement de notre pouvoir à imaginer cette
vérité d’un point de vue différent»
(4)
Françoise Marchand
(1) «Les monuments écrits disent
que votre cité (Athènes) détruisit
jadis une immense puissance qui marchait insolemment
sur l’Europe et l’Asie tout entières,
venant d’un autre monde situé dans l’océan
Atlantique. On pouvait alors traverser cet océan;
car il s’y trouvait une île devant ce
détroit que vous appelez les colonnes d’Hercule.
Cette île était plus grande que la Libye
et l’Asie réunies. De cette île
on pouvait alors passer dans les autres îles
et de celles-ci gagner tout le continent qui s’étend
en face d’elles et borde cette véritable
mer» 23e-25a du Timée.
(2) Cité par Paccalet et Cousteau dans A la
recherche de l’Atlantide - Editions Flammarion
- Paris - 1981.
(3) Cité par Michel Mansuy Gaston Bachelard
et les éléments - Editions José
Corti - 1967.
(4) Le roman de l’Atlantide - F. Calef - Editions
Tanit - Sofia - 1885.
|