Pierre Benoit

PLATON & BENOIT
L'AME PLATONICIENNE
ET LES TROIS PERSONNAGES PRINCIPAUX DU ROMAN
par Françoise Marchand

Platon, dans son Atlantide, utilise un récit pour inviter ses concitoyens à un peu plus de sagesse. Ce récit qui débute comme un dialogue se termine en monologue. Par la voix de Critias, le philosophe passe du discours pseudo historique (en justifiant chronologiquement ses sources) au discours poétique.

Platon qui évoque le passé pour nous éclairer sur l’avenir se situe avec l’Atlantide à mi-chemin entre le poète et le devin. Du premier il conserve la notion de révélation, du second, celle de projection. C’est à ces deux mêmes notions que fait appel le cinéaste. En révélant sur la pellicule et à notre regard et en projetant sur l’écran et dans le futur.
«Devin, poète et sage ont en commun une faculté exceptionnelle de voyance au-delà des apparences sensibles; ils possèdent une sorte d’extra-sens qui leur ouvre l’accès à un monde normalement interdit aux mortels» (1).

Platon, donc, poète et devin avait déjà abordé dans «Phèdre» et dans «La République» le thème de la tripartition de l’âme et de son analogie avec la cité idéale.
Dans le chapitre «Centre, cercle et labyrinthe» un parallèle a été fait entre le fonctionnement d’une cellule et la cité de l’Atlantide. La notion de «Justice» évoquée par le philosophe se situe au «centre» de l’âme dont le siège se trouve dans le cœur (plus exactement au niveau du plexus solaire), à mi-chemin entre la «Raison» (la tête) et le «Désir» (le ventre).

Entre l’infiniment petit de la cellule et l’infiniment grand de la cité idéale de Platon, il y a l’être humain. La recherche de la «Justice» chez ce dernier sera d’autant plus périlleuse qu’il est multicellulaire et sociabilisé. L’équilibre se situant entre les désirs intimes et la raison sociale, la difficulté est de ramener tous les excès vers le centre. Loin d’être refermé sur lui-même, ce centre, comme celui d’un labyrinthe ou d’un mandala est le lieu d’où la pensée, enfin libérée, pourra s’épanouir.

Ce qui relève du politique chez Platon relève des sentiments chez Pierre Benoit. Tout au long de son roman, l’écrivain raconte les affrontements des émotions incarnées par les différents personnages mais un seul chapitre condense à lui seul les trois fondements de l’âme et aboutit à la notion de Justice si chère à Platon. Il s’agit du chapitre XVI : «Le marteau d’argent» (2)

Entre l’incarnation de la raison, Morhange et celle du désir, St-Avit, Antinéa va dans ce passage parler avec la voix du cœur. Pour la première fois elle va au centre de son labyrinthe et seule, elle réussit à combattre son Minotaure. Elle avait joué de son corps, de la puissance provocatrice de ses désirs, sur l’extériorité de ses sentiments et voilà que face au mur infranchissable de la raison de Morhange elle découvre l’intériorité. Une phrase suffit à nous faire comprendre que la jeune femme possède une vraie grandeur d’âme. Il n’est pas inutile de la rappeler, car, curieusement, cette phrase va disparaître dans l’évolution du mythe à travers le cinéma. Sauf dans le film de Jean Kerchbron en 1972 et celui de Bob Swaim en 1992 ! Il faut rappeler que 1968 a été la date où les femmes se sont battues pour leur droit à la parole et qu’il était temps que celle-là soit rendue à Antinéa.

«(...)Tu me mépriseras peut-être davantage en constatant qu’il t’a suffi de me tenir tête pour m’amener à subir ta volonté, moi qui jusqu’ici ai plié tous les autres à la mienne. Quoi qu’il en soit, c’est décidé : à tous les deux, je vous rends votre liberté. Demain, Cegheïr-ben-Cheïkh vous reconduira en dehors de la quintuple enceinte. Es-tu satisfait ?»

Antinéa en rendant la liberté aux deux hommes réussit le difficile équilibre entre reconnaître le désir de l’autre (qui est aussi un non-désir) et le sien propre. En renonçant, elle s’élève et connaît ainsi la rédemption. La réaction de Morhange vient tout gâcher. La conscience morale, qui se confond avec la raison s’exprime alors sous la forme d’un impératif, d’un ordre brutal.
«Cela me permettra d’organiser un peu mieux la prochaine excursion que je compte faire par ici. Car vous ne doutez pas que je ne tienne à revenir vous témoigner ma reconnaissance. Seulement, cette fois, pour rendre à une aussi grande reine les honneurs qui lui sont dus, je prierai mon gouvernement de me confier deux ou trois cents soldats européens ainsi que quelques canons.»

Le capitaine, incapable «d’entendre» la jeune femme, menace de la détruire. C’est que l’homme n’est pas seulement un être raisonnable. Il est aussi un être de chair. Et si la raison, d’un seul coup le fait parler sous la forme sévère du devoir c’est parce qu’il faut imposer silence à la nature charnelle, c’est-à-dire plier la loi de l’homme à la loi du devoir. Soumis à la loi militaire et à celle de l’Eglise, Morhange se plie doublement, dans sa raison et dans son corps. C’est de cette manière qu’il tente de détruire doublement Antinéa : dans son pouvoir de reine et dans son corps de femme.

Celui qui se revendique en tant que chrétien aurait dû, à ce moment-là, tenir compte du message du Christ. Il aurait dû pardonner. En descendant au plus profond de lui, Morhange aurait dû découvrir la compassion. Ce sentiment lui aurait rendu enfin son humanité et lui aurait permis de comprendre toute la portée de la proposition d’Antinéa. En renonçant à se venger, Morhange sauvait son âme et la vie de son ami. Mais le goût du pouvoir annihile chez cet homme, habitué à dominer et à se dominer, toute possibilité de Justice. En obéissant à ce qu’il croit être son devoir, Morhange s’aliène, il perd la raison.

Toute sanction est une violence faite à la personne humaine. Plus qu’au repentir, la punition pousse à la révolte. La réponse d’Antinéa à la menace de Morhange ne se fait pas attendre : «Je te ferai mourir dans les plus atroces supplices». Après cela, le capitaine a beau jeu de jouer les offusqués. Quand bien même sa menace aurait intimidé Antinéa, elle n’est pas pour autant moralement justifiée.

Englouti par le poids de la raison, Morhange s’enfonce inexorablement dans ses certi-tudes. Comme les Atlantes de Platon et «tout infecté qu’il est de l’orgueil de dominer», le capitaine signe par son aveuglement son arrêt de mort. C’est à la fin du chapitre qu’intervient le troisième élément : le désir. St-Avit, trop longtemps rejeté, se précipite. Sa passion lui fait perdre tout contrôle. Incapable de contenir le flot de ses émotions, il abdique de tout et se soumet corps et âme à l’objet de ses désirs.

C’est que la passion, arrivée à ce stade de contrainte, est douloureuse. On ne reproche pas à un affamé de se jeter sur un morceau de pain. Affamé d’amour, le lieutenant explose. Disloqué, incapable de rejoindre son centre, le naufragé de l’âme aborde Antinéa comme un naufragé de la mer aborde une île : il la prend dans ses bras et dépose sur la terre salvatrice un baiser reconnaissant.

Le message platonicien est, dans tout ce chapitre XVI, parfaitement illustré. En l’absence de maîtrise de nos émotions ou de notre goût du pouvoir nous allons à la défaite. Incapables de nous réunir à nous-mêmes nous provoquons la dislocation, nous nous perdons. Sans fil conducteur pour nous ramener dans le «bon sens» nous sommes condamnés à errer dans les méandres de notre ignorance. Antinéa, un bref instant atteint cet équilibre si précaire pour le perdre aussitôt. Néanmoins elle aura quand même essayé. C’est ce qui fait d’elle un personnage attachant. Les deux hommes, eux, se perdent définitivement.

Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net 2003

(1) Mythe et pensées chez les Grecs - J.-P. Vernant - Editions La Découverte/Textes à l’appui - Paris - 1990.
(2) Le livre de poche - Edition de 1991 - P. 225 à 238.

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