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PLATON
& BENOIT
L’ATLANTIDE ET L’HISTOIRE
par Françoise Marchand
(Une grande partie des indications et citations
suivantes sont extraites du livre d'Olivier Boura
: Le livre des Atlantides, Editions Arléa -
1993)
Lorsque l’on indique sur une ligne chronologique,
d’un côté les époques où
des auteurs ont traité de l’Atlantide
et de l’autre, les grands moments de l’Histoire,
on ne peut qu’être frappé par le
rapport qui existe entre les deux. Quand Platon écrit
le Timée et le Critias, il obéit à
un besoin. La société grecque vit une
période troublée. Plus qu’un mythe,
l’Atlantide est un cri d’alarme, un appel
à la sérénité. Peu enclin
à suivre Platon, Aristote contestera le philosophe
dès le départ. Cette opposition entre
le maître et l’élève sera
le début d’une polémique dont
notre 20e siècle n’a pas encore vu la
fin.
1 - Deux catégories de chercheurs
verront le jour après Platon.
Les rêveurs qui tentèrent de retrouver
des traces de l’île. Documents et grands
calculs à l’appui ils situeront le continent
perdu à peu près partout dans le monde.
Certains iront jusqu’à imaginer que les
Atlantes, extra-terrestres ou non, existent toujours
et que l’on peut en retrouver des traces dans
telle ou telle civilisation. Ainsi les Guanches, habitants
des Canaries et dont on dit qu’ils sont les
descendants des Atlantes. Les réalistes, eux,
prirent au premier degré le texte de Platon
et appliquèrent la leçon aux événements.
Les Atlantes ne pouvaient être que les Crétois,
les Perses ou n’importe quel autre conquérant
de l’histoire. Entre les désirs d’utopie
des uns et la raison cruellement matérialiste
des autres, ce sont plus de 5000 ouvrages qui ont
vu le jour.
Durant l’Antiquité, exception faite d’Aristote,
on ne vit dans l’Atlantide que l’île
de Calypso, l’Ogygie d’Homère.
On crut aussi reconnaître les Atlantes dans
la population qui vivait au pied d’une montagne,
lointaine, l’Atlas.
Quelques siècles après Platon, Strabon
(1) allait être l’initiateur d’une
nouvelle théorie. Jusque-là, ceux qui
croyaient à l’Atlantide étaient
persuadés que Platon avait vu juste. En établissant
un lien entre les invasions des peuples nordiques
(Celtes, Cimbres et Teutons qui menacèrent
les civilisations grecques et romaines) et les conquêtes
Atlantes, le géographe se faisait le précurseur
d’une Atlantide Nordique, hyperboréenne.
Parmi les plus connus, Rudbeck (2) en 1675 pour qui
l’histoire de la Suède se confond, dans
son commencement avec celle de l’Atlantide.
Bailly (3) en 1779, fondateur de la doctrine selon
laquelle, à l’origine, les hommes vivaient
près du pôle Nord qui jouissait alors
d’un climat tempéré. Lorsque survint
un brusque refroidissement les populations émigrèrent
vers le sud. Ces hommes, généralement
appelés les indo-européens sont à
l’origine du peuplement de l’Europe, du
Moyen-Orient, et de l’Inde du Nord. Plus près
de nous, Wirth en 1929, expose dans une œuvre
extrêmement complexe, les arguments géologiques
qui militent en faveur de l’existence, à
l’ère tertiaire, d’un vaste continent
nord atlantique, lequel se serait progressive-ment
disloqué et affaissé, au cours du quaternaire,
pour disparaître définitivement vers
l’an 8000 avant J.-C. Le dernier livre sur cette
théorie nordique de l’Atlantide date
de 1990 (4). Probablement y en aura-t-il encore d’autres.
2 - Durant l’Antiquité le monde
méditerranéen assiste, à peu
près à l’époque de Strabon,
à un événement colossal qui allait
bouleverser les civilisations : l’émergence
du christianisme.
Les sociétés païennes vivent mal
cette confrontation. En effet, partout où cette
nouvelle façon d’entrevoir le monde s’installe,
de nouveaux cultes s’installent aussi. Au fil
des siècles les polythéistes acceptent
de moins en moins cette religion qui se réfèrent
à un dieu unique et accusent les chrétiens
de provoquer des catastrophes.
Tertullien, père de l’Eglise(5) , évoque
alors l’Atlantide dans son «Apologétique»
pour prouver que les catastrophes existaient bien
avant l’apparition du christianisme. Cette façon
de récupérer un texte pour n’en
voir qu’une partie indique combien il était
important pour les premiers représentants de
l’Eglise de se justifier. Car il est incontestable
qu’en récupérant les rites païens
pour les christianiser, les pères de l’Eglise
firent ce que firent les Doriens plusieurs siècles
auparavant : ils détruisaient les fondements
d’une culture pour mieux asseoir leur pouvoir,
ils détruisaient un équilibre.
3 - Du 3e au 6e siècle le monde chrétien
s’étend dans tout le bassin méditerranéen
et jusqu’au Proche-Orient.
Au 6e siècle, c’est un moine byzantin,
Cosmas Indicopleustes qui va être à l’origine
d’une nouvelle théorie : celle d’une
Atlantide biblique.
Grand voyageur mais ne voyant le monde qu’à
travers les Ecritures, Cosmas, comme tous les Byzantins,
pensait que la terre était un rectangle, borné
de tous côtés par des murailles dont
la réunion, au-dessus d’elle, formait
la voûte céleste. Ce grand rectangle
en contenait un plus petit, lui-même entouré
par un océan, au-delà, se trouvaient
les terres d’avant le déluge.
Tout païens qu’ils étaient, les
Grecs avaient quand même prouvé depuis
longtemps que la terre n’était pas une
galette. En ce sens, la vision d’Indicopleustes
marque une nette régression par rapport à
la géographie antique.
Dans sa Topographie chrétienne il prétend
que «bien que les Grecs se regardassent comme
des gens très supérieurs, les plus sages
et les plus civilisés des hommes, ils n’en
étaient pas moins, à cause de leur stupide
vanité, ignorants de bien des choses. C’est
pourquoi un Egyptien du nom de Solomon dit à
Platon : «les Grecs sont des enfants; il n’y
a pas de vieillards en Grèce, et vous ignorez
tout des choses vraiment anciennes.» Et Dius
et Ménandre, qui traduisirent les antiquités
tyriennes en grec, témoignent en faveur de
Solomon et des juifs. Et j’ajoute que la dépression
éthiopienne, et les terres qui s’étendent
au sud de celle-ci, confirment également les
Ecritures.»
Cette version biblique de l’Atlantide sera reprise
plus tard et notamment en 1754 par Eurenius (6) qui
pour sa démonstration établit une comparaison
entre les chronologies atlantéennes et bibliques,
ainsi qu’un parallèle entre les institutions
atlantes et israélites.
4 - 622, naissance de l’Hégire,
première année de l’ère
musulmane.
A peine les premiers pères chrétiens
avaient-ils implanté leurs cultes qu’ils
allaient être ébranlés dans leurs
pouvoirs mêmes par cette nouvelle religion qui
se répandit sur le monde à une vitesse
fulgurante. Une guerre politico-religieuse allait
se mettre en place. Quatorze siècles plus tard,
la paix n’a toujours pas été proclamée.
Durant tout le Moyen Age occidental, du 6e au 16e
siècle, la quête de l’Atlantide
fut détournée au profit d’une
autre quête. Celle du Paradis terrestre. C’est
à cette recherche que correspond la légende
du royaume du prêtre Jean. «Les Latins,
installés en Orient depuis la première
croisade sentaient la fragilité de leur situation
au milieu du monde musulman et notamment face au souverain
de Perse. Ils accueillaient donc avec joie toute nouvelle
et toute indication leur laissant espérer que
des princes chrétiens -de Géorgie, d’Arménie
ou d’une plus lointaine «Asie»-
pourraient neutraliser les puissances musulmanes agressives,
voire les prendre par revers.» (7)
Pour les chrétiens de l’époque,
le monde s’arrêtait aux limites du monde
connu. L’aventure d’un homme obstiné,
persuadé de rejoindre les Indes en passant
par l’Ouest, allait faire basculer le monde
chrétien vers une nouvelle forme de pensée.
5 - 1492, Christophe Colomb traverse l’Atlantique
et découvre de nouvelles terres.
Avec cette aventure renaissait la théorie d’une
Atlantide atlantique et pourquoi pas, américaine.
Dans un texte daté de 1525, Oviedo (8) soutient
que Christophe Colomb suivait les indications des
auteurs de l’Antiquité qui connaissaient
l’existence des Amériques, en lesquelles
il est persuadé de voir les Hespérides,
cet autre Jardin des Délices, assimilé
à l’Atlantide. Choix politique loin d’être
innocent dans la mesure où la tradition fait
état d’un roi d’Ibérie nommé
Hesper, justifiant ainsi de droit la domination espagnole
sur le Nouveau Monde.
6 - Du 15ème au 17ème siècle
Si Montaigne en 1588 émet un doute quant à
un rapprochement entre l’Amérique et
l’Atlantide, Bacon, en 1622, dans son roman
«La nouvelle Atlantide» rêve à
une société idéale (9). Il imagine
que des navigateurs européens, perdus dans
le Pacifique, découvrent une île où
prospère une société parfaite,
miraculeusement convertie au christianisme (il valait
mieux se garder des foudres de l’Eglise anglicane
!). Cette société vit à l’écart
du monde depuis que la «grande» Atlantide
a disparu; depuis aussi que le Prince Salomona a décidé
de fermer le pays pour éviter qu’avec
les étrangers ne pénètrent la
corruption, le déséquilibre, et que
ne finisse l’harmonie. Cette «fermeture»,
cependant, n’est pas totale : une mystérieuse
compagnie (qui tient à la fois du CNRS et de
la CIA) pratique le commerce des idées, l’espionnage
industriel et la science expérimentale, tels
qu’on les concevait au début du 17e siècle.
7 - Du 18ème siècle à
nos jours
En 1882, l’Américain Donnelly, dans son
texte «Le monde antédiluvien»,
suppose une postérité aux Atlantes.
Et c’est en 1925 que l’anglais Spence
fait le premier rapprochement entre les civilisations
égyptiennes et précolombiennes. Utilisant
les connaissances d’alors sur l’histoire
géologique de notre planète et sur la
préhistoire il démontre qu’il
y a des milliers d’années il existait
un continent qui occupait pratiquement tout l’océan
atlantique. La dérive des continents, les catastrophes
naturelles disloquaient peu à peu ce continent
dont les populations émigrèrent vers
l’ouest (Amérique centrale et du sud)
et vers l’est (jusqu’en Egypte) ce qui
justifierait la ressemblance entre l’architecture
et certains rites égyptiens et précolombiens.
Toujours enclins à confondre supériorité
et différence et par conséquent, au
prix d’une cruauté consciente (il fallait
bien évangéliser de force ces sauvages
!) les occidentaux s’installèrent au
Nouveau Monde comme s’il s’agissait d’un
droit. Il en fut ainsi jusqu’au dernier quart
du 17e siècle.
A partir de 1685 les regards, au lieu de s’accrocher
à l’ouest qui commençait à
être connu, se fixèrent dans une autre
direction : le sud.
Au-delà de la Méditerranée il
y avait un continent qui n’avait pas encore
tout révélé. C’est un auteur,
pratiquement inconnu, qui lance pour la première
fois l’idée d’une Atlantide africaine
qu’il situe à proximité des Canaries
et des îles du Cap-Vert. Bordée au nord
par l’Atlas et au sud par le golfe de Guinée,
cette nouvelle Atlantide allait connaître de
nombreux partisans. D’autant plus nombreux qu’en
matière de conquête il est toujours nécessaire
de justifier ses actes. En cherchant les origines
des Atlantes sur le continent noir, les occidentaux
légitimait une fois de plus leurs désirs
d’expansion. Se trouver des racines sur un territoire
inconnu donne à certains le droit de s’y
sentir un peu chez eux et par conséquent de
regarder avec un œil de propriétaire tout
ce qui s’y trouve, humains, faune, flore et
richesses géologiques compris.
A ce titre, la thèse de Berlioux en 1883 «L’Atlas
primitif et l’Atlantis» est significative.
Dans un passage, beaucoup trop long pour être
cité ici, il compare certains noms africains
avec leurs homologues européens pour conclure
avec un aplomb très colonialiste : «Tous
ces noms, tous ces souvenirs, rappellent que les terres
du couchant, du Sénégal à l’Espagne,
et même jusqu’à la Grande Bretagne,
furent célèbres à cause de leurs
richesses métalliques et qu’elles appartinrent,
dès les âges les plus reculés,
à des populations européennes.»
(10)
Un peu plus tard, des explorateurs ouvrent de nouvelles
voies plus au sud. Les militaires suivent avec l’intendance
et le processus de colonisation s’étend.
En 1911, Frobenius (11) situe l’Atlantide entre
le golfe de Guinée et la boucle du Niger. Quant
à Butavand, ingénieur en chef des Ponts
et Chaussées il en découvre la trace
en Tunisie.
8 - Mythe et propagande
Certes, tous ces hommes en explorant d’une autre
manière les textes de Platon et des anciens
ne faisaient que poursuivre la tradition. Mais à
force d’être interprété,
manipulé, ils amputèrent le mythe de
son message essentiel, de sa vibration interne.
Texte après texte c’est à une
véritable mutilation que l’on assiste.
Plus rien ne subsiste que cette vaine recherche d’un
lieu, d’une origine. C’est de ce désir
de s’inventer des racines que naissent les nationalismes
les plus exacerbés, le racisme, la haine.
Le message d’équilibre, l’avertissement,
le cri d’alarme de Platon sera ignoré
par une civilisation occidentale qui se dira supérieure,
tellement supérieure qu’en 1933, un petit
bonhomme complexé mènera le monde au
déchirement. Hitler, fasciné par le
haut degré de culture et d’évolution
des Atlantes identifia ceux-ci aux ancêtres
des Aryens. Faisant remonter leurs origines bien avant
celles des Sémites, Hitler pouvait en toute
impunité écrire : «Tout ce dont
nous jouissons aujourd’hui de civilisation humaine,
toutes les réalisations de l’art, de
la science et de la technique, sont presque exclusivement
les fruits du génie créateur de l’Aryen.
Ce qui permet par réciproque de conclure qu’il
a été le seul fondateur d’une
humanité supérieure et, par suite, qu’il
représente le prototype de ce que nous entendons
par le mot «homme».
Aujourd’hui, comme hier, le monde pris de folie
s'entre-tue à coup de bombes et d’idéologies
pour s’assurer la suprématie sur son
voisin. Ce n’est pas un hasard si les recherches
sur l’Atlantide correspondent aux grands mouvements
de découvertes et de colonisation de la terre
par ceux qui prétendaient en détenir
le droit. Droit religieux ou politique, rien ne justifie
l’emprise d’une nation sur une autre,
d’un peuple sur un autre, d’un homme sur
un autre.
Il semblerait que le message de Platon n’est
pas été suffisamment entendu. Un nouveau
Déluge est proche. Dans des millénaires,
des êtres se souviendront d’un mythe très
ancien et de ces hommes qui, avides de pouvoir, ne
surent s’aimer.
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
2003
(1) Strabon : Géographe né en 58 avant
J.-C. et mort en 21 après J.-C.
(2) Rudbeck : né en 1630 et mort en 1702. Les
Suédois désignaient leur 17e siècle
comme «l’Ere de la Grandeur». Devenue
une «grande» puissance il s’agissait
pour ce pays de se doter d’une «grande»
littérature témoignant d’un «grand»
passé. Ce que réalisa Rudbeck en démontrant
dans son Atlantica sive Manhem que la Suède
n’était rien de moins que l’Atlantide
de Platon.
(3) Bailly : né en 1736 et mort guillotiné
en 1793. Il fut un des plus grands astronomes du 18e
siècle avant d’être le premier
Maire de Paris. Il fut élu le 17 juillet 1789.
(4) De la préhistoire à l’Atlantide
des mégalithes - Jean Deruelle - Editions France-Empire
- 1990 - Ou comment le radiocarbone apporte la preuve
que l’Atlantide trouve, sous la Mer du Nord
actuelle, une localisation inédite dont la
géologie explique superbement la fameuse noyade.
(5) Tertullien : né aux environs de 155 et
mort aux environs de 225.
(6) Eurenius : pasteur suédois né en
1688.
(7) Une histoire de Paradis - Jean Delumeau - Fayard
- 1992. Ce Royaume serait, d’après les
descriptions qui en sont faites, une sorte de Jardin
des Délices.
(8) Oviedo : atteint du mal de Naples, ce conquistador
qu’on disait originaire d’Amérique
se fit nommer gouverneur des mines d’or et d’argent
des îles d’Haïti dans l’espoir
de découvrir là-bas un remède.
Il n’y parvint pas et se montra cruel avec les
Indiens qu’il jugeait responsables de son état.
(9) Bacon : né en 1561 et mort en 1626.
(10) Berlioux, qui fut professeur à l’université
de Lyon, fait allusion au frère d’Atlas,
nommé Eumélos mais dont l’autre
nom était Gadir et qui hérita de la
partie est de l’Atlantide. Berlioux pense ainsi
à une origine commune de Gadès en Espagne
et Agadir au Maroc.
(11) Frobenius : Ethnologue né en 1873 et mort
en 1938.
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