Pierre Benoit
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PLATON
& BENOIT
LES CHEMINS DE LA PASSION
par Françoise Marchand
A la fois source de plaisir et souffrance, la passion
que nous raconte Pierre Benoit est celle de l’accomplissement
d’un désir. Le geste final de St-Avit
(le meurtre de Morhange) ne s’inscrit pas en
dehors de ce cheminement mais constitue l’aboutissement
d’une émotion qui arrive au point ultime
de son évolution. De la naissance du désir
à son assouvissement tout un processus psychologique
est mis en place :
1 - Mise en condition par l’imaginaire
(naissance d’un fantasme)
2 - Rencontre avec l’être fantasmé
(naissance du désir)
3 - Douleur de l’absence
4 - Apaisement de la souffrance
5 - Accomplissement
Cet inventaire en forme de table des matières
reproduit tout simplement la rencontre érotique
de deux êtres à travers l’acte
d’amour.
1 - Mise en condition par l'imaginaire (naissance
du fantasme)
a - la bibliothèque
Le professeur Le Mesge présente Antinéa,
dans des termes suffisamment ambigus pour éveiller
la curiosité et permettre à St-Avit
et Morhange d’ouvrir les portes de leur imaginaire.
Chacun des deux hommes va réagir selon son
tempérament. Morhange s’intéresse
au Critias achevé, à l’origine
du nom de la déesse, aux choses de l’esprit.
Puissance occulte, souveraineté d’une
femme, mystère d’un livre unique... Pour
un homme comme Morhange, tout empreint de religion,
cela sonne comme le diable. Et lorsque Le Mesge conclut
«La souveraine sous la dépendance de
laquelle vous venez d’entrer pour toujours»,
il commet une erreur. On ne soumet pas Morhange, surtout
pas à une femme.
St-Avit en fumant les cigarettes de la jeune femme
en appelle à ses sens. Cet acte de mettre entre
ses lèvres ce qui relève de l’intimité
de l’autre est un début de partage, une
ébauche de baiser. En portant à sa bouche
une des cigarettes d’Antinéa, le lieutenant
introduit un geste de sensualité.
Morhange et St-Avit utilisent tous deux la bouche
mais dans des directions opposées. Le premier
l’utilise en tant qu’organe de la parole.
D’abord dans son aspect positif pour tenter
de réorganiser une pensée troublée
puis dans son aspect négatif, pour détruire
par la force des mots.
Le deuxième, en portant à ses lèvres
une cigarette, aspire, reprend son souffle, fait une
pause. Inhaler la fumée c’est connaître
un instant de repos, de détente. Dans son aspect
négatif, c’est aussi expirer. La fumée,
comme l’âme dans certaines religions,
s’élève vers le ciel en sortant
du corps par la bouche.
De la même façon, l’attitude des
deux hommes s’oppose. Pâle, le premier
se replie, «celui-ci sans sourciller, sans mot
dire, menton dans la main, coude sur le genou, écoutait.»
Le second s’ouvre et extériorise dès
le début ses sentiments, «deux mots,
s’il-vous-plaît, Monsieur, je ne vous
cacherai pas que ces discussions historiques me paraissent
absolument hors de saison (...) Pour l’instant
une seule chose m’importe : savoir ce que nous
faisons, ce que je fais ici. Beaucoup plus que l’étymologie
grecque ou berbère de son nom, il m’importe
de savoir ce que me veut au juste cette dame, Antinéa.»
La réponse que va faire Le Mesge dans la salle
de marbre rouge est capitale.
b - La salle de marbre rouge
La mise en condition fantasmatique se poursuit par
le passage d’une salle à une autre. Après
l’évocation par la parole, la préparation
des corps. De la bibliothèque, univers rassurant
et objectif, Morhange et St-Avit vont, à travers
un dédale de couloirs qui s’enfoncent
de plus en plus dans la pénombre, pénétrer
dans un autre univers, inquiétant et subjectif
celui-là. Désorienter pour mieux manipuler
tel est le but de Le Mesge.
- Ils sont morts d’amour, murmure-t-il enfin
face aux statues d’orichalque.
L’émotion que les deux hommes ressentent
(«e-motio» : trouble momentané
et violent qui met le sujet hors de lui) se manifeste
une fois de plus différemment. Sur St-Avit
elle agit comme une promesse, sur son compagnon elle
fait l’effet d’une menace. L’un
se laisse imprégner de l’atmosphère
de la crypte (température de cave, obscurité,
flammes rouges, brûle-parfum, architecture minérale,
murmure de la fontaine...) l’autre se raidit
et se tait.
2 - Rencontre avec l’être fantasmé
(naissance du désir)
a - Le baptême
Toute initiation est précédée
d’une ablution. Le bain chaud que prend St-Avit
avant sa rencontre avec Antinéa est ainsi lourdement
chargé de sens.
Après avoir subi l’épreuve du
feu intérieur dans la salle de marbre rouge,
St-Avit subit celle de l’eau. A la fois bain
de propreté et bain de purification ce rituel
ressemble à un baptême. «J’eus
tôt fait de me dévêtir et de me
plonger dans la baignoire de porphyre (...). Un engourdissement
délicieux me saisit dans l’eau tiède
et parfumée. (...) La douce moiteur de l’atmosphère
amortit mon énervement. (...) Et je m’endormis
dans mon bain.» Besoin de détente, de
ressourcement, d’oubli. Retour à la vie
fœtale. St-Avit se prépare ainsi à
une nouvelle vie.
En endormant la conscience, l’eau chaude dissout
les tensions. Immergé dans un liquide le corps
perd de sa pesanteur terrestre. Cet allégement
engendre un état de béatitude qui ouvre
l’âme aux grouillements de la vie. Toutes
les pulsions instinctives contenues vont alors, telles
de minuscules bulles d’air, remonter à
la surface. (1)
b - L’initiation
L’initiation, quelque soit la culture qui en
fait usage, comporte deux étapes :
- la mort (symbolique ou non) est considérée
comme une sortie.
- à la sortie, succède une entrée,
le franchissement d’une porte permettant l’accès
à un autre stade de la vie.
St-Avit est ainsi guidé par un Targui «devant
une haute porte de bronze, toute découpée
à jour par de bizarres dentelles lumineuses.
(...) Les deux battants s’entrouvrirent. (...)
Machinalement je fis quelques pas dans la salle où
je venais de pénétrer seul; puis, je
m’arrêtai, figé sur place, portant
la main à mes yeux. J’étais ébloui
de l’azur qui venait de m’apparaître.»
Des recoins sombres du labyrinthe, St-Avit débouche
en pleine lumière. Soudain, c’est la
révélation : «Mon regard devint
fixe, fixe. Antinéa était devant moi.»
Fasciné par sa beauté au point de
se demander si le mot a encore quelque signification,
St-Avit appréhende d’abord la jeune femme
dans ce qui participe de son charisme : ses vêtements
et ses bijoux.
Vierge Noire comme les Grandes Déesses chthoniennes
de la fertilité de l’Antiquité,
Antinéa porte sur elle la synthèse du
monde coloré. Le noir dont elle se pare n’est
pas vide, absence, mais multitude, présence.
Souligné d’or il précise la lumière,
accroche le regard, rend gloire par sa pureté.
La jeune femme apparaît ainsi «irisée»
et comme la déesse de la mythologie grecque
(2) elle semble tenir de la terre et du ciel, du rêve
et de la réalité «d’une
sorte de surréalité, si l’on peut
dire» (3).
Ebloui une deuxième fois, émerveillé,
St-Avit ne voit pas le corps et c’est le rire
d’Antinéa qui lui traverse l’âme
comme un éclat de diamant cinglant. Telle la
flèche d’Eros, le rire de la jeune femme
perce le cœur du lieutenant et s’y plante
définitivement.
Antinéa invite alors St-Avit à s’asseoir
à ses côtés et l’épouse
symboliquement en passant à son annulaire gauche
un anneau, tiré d’une coupe, comme une
hostie d’un ciboire. L’homme et la femme
peuvent désormais communier.
Puis St-Avit se lève et prend la main de la
jeune femme pour la baiser : «Cette main, elle
l’appuya fortement à mes lèvres
à les faire saigner sous cette espèce
de marque de possession.» En posant sa bouche
sur la main d’Antinéa, St-Avit fait passer
son souffle sur la peau de la jeune femme. Il lui
fait ainsi don de son âme dans un geste à
la fois soumis et respectueux. Le processus amoureux
suit inexorablement son chemin et peut entrer maintenant
dans la troisième phase.
3 - Douleur de l’absence
Après avoir rencontré St-Avit, Antinéa
fait connaissance de Morhange. L’attente commence.
Et avec elle toutes les pensées perfides s’insinuent,
les nerfs s’effritent, l’angoisse ronge.
Le vent dévastateur de la jalousie entame son
lent travail d’érosion.
Absence impossible à combler, vide de l’être
dont les besoins ne peuvent être assouvis. Pour
ne pas défaillir St-Avit se réfugie
dans la salle de marbre rouge. Il y trouve un semblant
de sérénité qui lui fait admettre
que son tour viendra comme il est venu à tous
ceux dont la statue d’orichalque le contemple.
Puis la terrible nouvelle arrive. Antinéa aime
Morhange. Son tour ne viendra pas. Les jours passent,
étirent la blessure, creusent le désespoir.
En manque d’amour les sens s’exaspèrent.
Le désir s’exacerbe et se confond dans
son intensité avec la douleur. Portée
au plus haut degré de ce que St-Avit peut supporter,
cette dernière va déclencher chez lui
un réflexe de défense : «Je sens
qu’il va se passer cette nuit des choses mystérieuses.
Comment ai-je pu rester si longtemps dans l’inaction.»
Guidé par le guépard, St-Avit rejoint
les appartements d’Antinéa.
4 - Pour apaiser la souffrance
Tout comme un drogué consomme le produit de
son intoxication en se cachant, St-Avit va dérober
du regard les images qui vont l’apaiser. Dissimulé,
il va voir sans être vu et trouver par le regard
de quoi nourrir ses sens affamés. Celle qui
se croit seule va alors se révéler dans
son intimité la plus absolue : la nudité.
Ainsi, après lui être apparue une première
fois voilée, Antinéa se révèle
dans toute la splendeur de son corps dévoilé.
Aucune provocation dans ce geste car Antinéa
porte son propre regard sur elle-même. Plus
que contempler son corps, ce que cherche la jeune
femme, c’est contempler son âme. En quittant
ses habits, elle recherche une vérité
que seul un miroir peut lui délivrer.
Dans un monde où les critères de beauté
sont édictés par les hommes, une femme
ne porte jamais sur ses formes un regard tendre. Eternelle
insatisfaite de ce que la nature lui a donné,
elle manque de confiance dans son pouvoir de séduction.
Or Antinéa est belle et elle le sait. Alors
si cette contemplation lui amène un sourire,
il ne s’agit pas d’un sourire narcissique
mais bien du prélude à une pensée
en train de s’élaborer. Etat confirmé
par le fait que lorsqu’elle entend les pas de
Morhange dans le couloir, elle remet promptement ses
voiles et reprend une pause nonchalante. Une femme
dont le seul argument serait le corps aurait fait
semblant d’être surprise dans sa nudité,
par provocation. Pas Antinéa.
Face à l’homme qu’elle aime et
qui la refuse, la jeune femme se maîtrise et
continue de sourire. C’est ce sourire, résultat
d’une lutte profonde, qui la révèle
soudain. Annonciateur de tempérance il est
à mi-chemin entre le rire et la parole. Du
rire il en a l’éclat, de la parole, le
souffle.
Révélation, puisque hors de tout désordre,
c’est avec calme que la jeune femme, au prix
d’un combat surhumain propose de rendre la liberté
aux deux hommes. Rédemption puisqu’en
cet instant Antinéa parle avec son cœur.
«Justice» au sens platonicien du terme.
Bafouée par la menace railleuse de Morhange,
l’équilibre fragile se désagrège.
L’émotion reprend le dessus avec une
intensité d’autant plus rare que l’affront
a été humiliant. A la violence en parole,
Antinéa répond par la violence en gestes
: «Antinéa tournait dans la salle comme
une bête en cage. Elle alla vers mon compagnon
et, ne se connaissant plus, le frappa au visage.»
Déesse sauvage, la princesse renoue avec ses
ancêtres un lien tragique. Morhange la maîtrise.
Sourd à ses supplications, aveugle à
sa beauté, il refuse tout «sens»
à sa vie, tant ceux qui sont à sa disposition
pour en jouir sont obturés.
5 - L’accomplissement
De derrière la tenture, St-Avit a vécu
l’instant en direct. Contrairement à
son compagnon il a reçu la nudité d’Antinéa
en plein regard. Il a vu ce qu’il n’aurait
jamais dû voir. Il a entendu ce qu’il
n’aurait pas dû entendre. Témoin
de la grandeur et de la chute d’une femme il
ne peut que lui manifester sa compassion.
De la compassion à la passion il n’y
a qu’un pas que le lieutenant accomplit : «Maintenant
Antinéa est entre mes bras. Ce n’est
plus l’altière, la méprisante
voluptueuse que je presse sur mon cœur. Ce n’est
plus qu’une petite fille malheureuse et bafouée.
(...) J’ai sa tête sur mon épaule.
Comme le croissant lunaire dans les nuages noirs,
je vois apparaître et disparaître parmi
la chevelure le petit profil d’épervier.
Ses bras tièdes m’étreignent convulsivement.
(...). Est-ce ma voix, cette voix qui répète
dans un rêve : ce que tu voudras, je le ferai.»
A l’instant de la jouissance suprême,
les sens se libèrent, le corps et l’âme
s’anéantissent. Aimer, mourir. Pour aimer
de nouveau. L’île/continent de Platon
et l’île/femme de Pierre Benoit renaissent
et meurent à chaque instant. Le labyrinthe
des désirs comme celui de la raison n’a
pas encore livré tous ses secrets.
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
2003
(1) Durant des siècles, l’usage du bain
chaud a été considéré
avec défiance car il symbolisait l’attachement
excessif aux soins du corps donc à la sensualité.
Les chrétiens des premiers siècles se
rendaient volontiers aux bains pris en commun. Les
conciles et les Pères de l’Eglise s’insurgèrent
avec violence contre un usage qu’ils jugeaient
immoral. Les étuves avaient la réputation
d’être des lieux de débauche. Elles
furent de ce fait interdites aux chrétiens.
Dictionnaire des symboles - J. Chevalier et A. Gheerbrant
- Editions Seghers - Paris- 1974).
(2) Iris, dans la mythologie grecque est messagère
des dieux et en particulier de Zeus et d’Héra.
Elle est le correspondant féminin d’Hermès.
Comme lui elle est ailée, légère,
rapide, elle porte des brodequins ailés et
le caducée. Elle est vêtue d’un
voile couleur d’arc-en-ciel. Elle symbolise
la liaison entre la Terre et le Ciel, entre les dieux
et les hommes.
(3) André Breton, manifeste du surréalisme.
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