Pierre Benoit

PLATON & BENOIT
L’HISTOIRE

par Françoise Marchand

(Les références correspondent à l’édition du Livre de Poche - 1991)

L’histoire débute en novembre 1903. Ferrières, lieutenant au 3e spahis, fait office de commandant au poste d’Hassi-Inifel. Début mai de cette même année, Ferrières apprend qu’un capitaine va être nommé pour prendre le commandement officiel du poste. Il s’agit d’André de St-Avit. St-Avit sur lequel plane un doute inquiétant.

«(...) Le drame mystérieux de son quatrième voyage, cette fameuse mission entreprise avec le capitaine Morhange, et d’où un seul des explorateurs était revenu.» (1)

Un soir, alors qu’une tension intolérable s’est nouée entre les deux hommes, St-Avit invite Ferrières à prendre le frais.

- Quelle journée écrasante ! Quelle nuit lourde, lourde ?... On ne se sent plus soi-même; on ne sait plus...
- Oui, dit la voix lointaine de St-Avit. Une nuit lourde, lourde; aussi lourde, vois-tu, que celle où j’ai tué le capitaine Morhange.» (2)

St-Avit décide alors de raconter à Ferrières l’étrange histoire de la mission Morhange/St-Avit. Flash-Back. Six années plus tôt.

André de St-Avit est en poste à Ouargla. En raison des différentes intrigues qui agitent les populations du sud algérien, il est envoyé en mission de surveillance dans ces régions. Au moment de partir, il reçoit l’ordre d’attendre l’arrivée du capitaine Morhange qui doit l’accompagner dans ce voyage. Chargé d’une mission essentiellement civile (la reconnaissance d’une route commerciale entre la Tunisie et le Niger) Morhange se met sous les ordres de St-Avit.

Un jour, un terrible orage éclate, ils se réfugient sur les hauteurs d’une muraille rocheuse. C’est alors que Morhange découvre sur une paroi de la grotte dans laquelle ils se trouvent, une inscription en caractère tifinar : ANTINEA. Mais les deux militaires sont interrompus par des cris. Ils se précipitent alors au secours d’un homme entraîné quelques mètres plus bas par le courant d’un torrent furieux.

Afin de voir d’autres inscriptions semblables à celle de la grotte, Morhange décide qu’accompagné par le touareg auquel ils viennent de sauver la vie, il fera un petit crochet plus au sud. Pressentant un danger, St-Avit décide de l’accompagner.

Après plusieurs jours de marche, Morhange et St-Avit découvrent enfin la grotte. Afin d’y voir plus clair à l’intérieur, le touareg allume un feu d’herbes sèches. Morhange et St-Avit réalisent trop tard qu’il s’agit de chanvre et que l’homme est en train de les droguer.

Lorsqu’ils se réveillent, ils sont «dans une salle arrondie, d’un diamètre de cinquante pieds environ, d’une hauteur presque égale, éclairée par une immense baie, ouverte sur un ciel d’un azur intense. Des hirondelles passaient et repassaient avec de petits cris joyeux et hâtifs. Le sol, les parois incurvées, le plafond étaient d’une espèce de marbre veiné comme du porphyre, plaqués d’un bizarre métal, plus pâle que l’or, plus foncé que l’argent (...)» . Un curieux personnage leur rend alors visite : M. Le Mesge, qui les entraîne dans une salle à manger et où il leur présente le révérend Spardek «homme d’église, esprit étroit, quoique protestant» et le Comte Bielowsky, hetman de Jitomir «homme du monde dévoyé, un vieux fou».

A la fin du repas, M. Le Mesge entraîne Morhange et St-Avit dans la bibliothèque et ouvre un livre : le Critias. Morhange constate avec stupéfaction que le livre est achevé. Le Mesge raconte alors comment ce livre est arrivé jusque dans le palais d’Antinéa, fait comparer aux deux hommes le plan général de l’Atlantide et celui du palais puis leur avoue enfin qu’ils sont désormais les prisonniers de la belle princesse. Pour bien leur montrer qu’il leur est impossible de s’échapper, le vieux professeur emmène Morhange et St-Avit visiter «la salle de marbre rouge». Les deux hommes découvrent alors avec horreur que les cinquante-trois sarcophages alignés sont les tombeaux d’hommes disparus dans le désert et dont personne n’avait retrouvé la trace. Les corps des malheureux ont été recouverts d’une couche de métal précieux : l’Orichalque.

- De quoi sont-ils morts, demanda Morhange.
- Ils sont morts d’amour, répondit Le Mesge. (...)
- Et tous, tous, ils ont accepté ! Ils ont plié ! Ah ! Elle n’a qu’à venir, elle verra bien s’écria St-Avit.
- Ne parlez pas, tant que vous ne l’avez pas vue. (...) Je vous affirme seulement ceci, répondit Le Mesge, c’est que dès que vous l’aurez vue, vous ne vous souviendrez plus de rien. Famille, patrie, honneur, tout, vous renierez tout pour elle.

Afin de faire connaissance avec Antinéa, St-Avit est alors pris en charge par un serviteur. Lavé, massé, coiffé, parfumé, le lieutenant retrouve un uniforme propre. Le serviteur l’accompagne enfin aux appartements de la jeune femme.

«(...) Antinéa était devant moi, (...) Antinéa ! Chaque fois que je l’ai revue, je me suis demandé si je l’avais bien regardée alors, troublé comme je l’étais, tellement, chaque fois, je la trouvais plus belle. (...) Elle avait une tunique de voile glacé d’or, très légère, très ample, resserrée à peine par une écharpe de mousseline blanche, brodée d’iris en perles noires. (...) Mais elle, sous ce charmant fatras, qu’était-elle ? Une sorte de jeune fille mince, aux longs yeux verts, au petit profil d’épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard, un sourire comme on n’en a jamais vu aux Orientales. Un miracle d’ironie et de désinvolture.»

Le lendemain, au cours du repas, un serviteur vient chercher Morhange. Devinant que c’est pour rencontrer Antinéa, St-Avit en ressent un peu de jalousie. A la fin du repas, le Comte de Bielowsky, complètement saoul, se laisse aller à des confidences. Il raconte alors comment, à l’époque où il vivait à Paris, il fit cadeau de sa petite amie Clémentine, à un prince arabe. Enceinte du Comte, celui-ci vit dans ce marché une façon de se débarrasser du problème, et le moyen d’assurer un avenir à la jeune femme.

Cependant «Un fait, fait inouï, venait de se produire, qui, à cette heure, mettait en révolution la population de la montagne. Deux explorateurs espagnols venus de Rio de Oro, avaient été signalés à l’ouest, dans l’Adrar Ahnet. Cegheïr-ben-Cheïkh, à peine informé, s’était préparé sur le champ à aller à leur rencontre. A la minute, il avait reçu l’ordre de n’en rien faire. Désormais, il était impossible d’élever le moindre doute. Pour la première fois, Antinéa aimait.»

L’attitude de la jeune femme n’est plus la même. Elle ne veut plus voir personne. La petite servante Tanit-Zerga et le guépard apprivoisé d'Antinéa tiennent compagnie à St-Avit qui supporte de plus en plus difficilement l’attente.

Une nuit, alors qu'un orage se prépare, le guépard qui dort dans la chambre du lieutenant, se montre extrêmement nerveux. Celui-ci a alors l’idée de lui mettre une laisse en espérant que l’animal le conduira directement aux appartements d’Antinéa. En effet, le palais est un véritable labyrinthe et St-Avit n’a jamais pu y retrouver son chemin autrement qu’accompagné. Trompant la surveillance des gardiens, St-Avit réussit à se glisser et à se cacher dans la chambre d’Antinéa. Elle s'adresse à Morhange. Vaincue par l’attitude obstinée de ce dernier qui se refuse à elle, la jeune femme a pris une décision.

- Tu me mépriseras peut-être davantage en constatant qu’il t’a suffi de me tenir tête pour m’amener à subir ta volonté, moi qui jusqu’ici ai plié tous les autres à la mienne. Quoiqu’il en soit, c’est décidé : à tous les deux, je vous rends votre liberté. Demain, Cegheïr-ben-Cheïkh vous reconduira en dehors de la quintuple enceinte. Es-tu satisfait ?

- (...) Je le suis, répondit Morhange. Cela me permettra d’organiser un peu mieux la prochaine excursion que je compte faire par ici, car vous ne doutez pas que je ne tienne à revenir vous témoigner ma reconnaissance. Seulement, cette fois, pour rendre à une aussi grande reine les honneurs qui lui sont dus, je prierai mon gouvernement de me confier deux ou trois cents soldats européens ainsi que quelques canons.

Après cette menace, l’attitude d’Antinéa change. Elle supplie Morhange encore une fois mais finit par renoncer. Celui-ci sort. St-Avit se précipite alors dans les bras de la princesse. «Ce que tu voudras, je le ferai» murmure St-Avit. Sur la table, il y a un petit marteau en ébène et en argent, avec lequel Antinéa appelle ses serviteurs.

Plus tard, le lieutenant se réveille dans sa chambre. La tête lourde, sans se souvenir de comment il a pu y revenir. Un malaise incompréhensible l’étreint. Peu à peu, la mémoire lui revient. Il se revoit, frappant Morhange avec le petit marteau d’ébène.

Plus tard, le lieutenant et Tanit-Zerga projettent de s’évader. Ils profitent de l’obscurité et grâce à l’aide de Cegheïr-ben-Cheïkh, ils atteignent sans encombre les portes du désert.

- Pourquoi fais-tu cela, Cegheïr-ben-Cheïkh, demande alors St-Avit.
- Le Prophète, répondit-il gravement, permet au juste de laisser, une fois dans son existence, la pitié prendre le pas sur le devoir. Cegheïr-ben-Cheïkh use de cette autorisation en faveur de celui qui lui a sauvé la vie.

Malheureusement, le chameau qui conduit les deux fuyards meurt. Sous l’effet de la soif et de la chaleur, Tanit-Zerga se met à délirer. Elle meurt, le regard plein de mirages. Désespéré, St-Avit part dans le désert, au hasard.

Le lieutenant fut retrouvé plus tard, mourant et oscilla entre la vie et la mort pendant un mois. Il resta acquis que Morhange était mort d’une insolation et qu’il avait été enterré par St-Avit dans le désert quelque part dans le grand sud. La chose ne pouvant être vérifiée, l’affaire fut classée mais le doute resta dans les esprits.
L’histoire s’achève. La nuit est très avancée. Une ombre se présente à l’entrée du poste. L’homme est amené à St-Avit.

«Quand il fut en face de mon compagnon, écrit Ferrières, je vis un tressaillement aussitôt réprimé secouer les deux hommes. Ils se regardèrent un instant en silence. Puis, d’une voix très calme, le touareg dit, en s’inclinant :
- La paix soit avec toi, lieutenant de St-Avit.
De la même voix calme, André lui répondit :
- La paix soit avec toi, Cegheïr-ben-Cheïkh.
»

Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net 2003

(1) P. 16 - chap. I «Un poste au sud».
(2) P.42 - chap. II «Le capitaine de St-Avit».
(3) La langue des Touaregs.
(4) P. 109 - chap. VIII «Le réveil au Hoggar».
(5) P. 118 - chap. VIII «Le réveil au Hoggar».
(6) P. 148 - chap. X «La salle de marbre rouge».
(7) P. 151-152 - chap. X «La salle de marbre rouge».
(8) P. 160-161 - chap. XI «Antinéa».
(9) P. 210-211 - chap. XIV «Heures d’attente».
(10) P. 234-235 - chap. XVI «Le marteau d’argent».
(11) P. 262 - chap. XVIII «Les lucioles».
(12) P. 286 - chap. XX «Le cercle est fermé».

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