Platon

PLATON & BENOIT
PLATON ET LA MYTHOLOGIE
par Françoise Marchand

1 - Raconter un mythe,
«c’est dire quelque chose de faux, même s’il y a aussi du vrai».

(La République - II - 377a)

Toujours dans La République, le philosophe écrit : «En matière de mythes, faute de savoir comment se sont réellement passés les événements antiques, nous faisons en sorte que la fausseté ait le plus possible l’aspect de la vérité» (La République - 382d).

Apparemment contradictoires, ces deux affirmations situent pourtant exactement la position de Platon. Le mythe est à la fois vérité et mensonge : «La vérité, ce sont les Anciens qui la savent» (Phèdre - 274d) et «Nous verserons dans ce débat quelque chose qui tient du jeu, car il faudra y mêler de larges portions d’une vaste légende...» (Le Politique - 268d).

«Tendue entre le mythe et la raison, le récit et l’argumentation, la persuasion et la certitude, la philosophie platonicienne naît ainsi comme «mythologie», entrelaçant de manière indissociable les deux voies par lesquelles le monde accède à la parole»(1)
«Il était une fois» des dieux qui choisirent de transmettre aux hommes «ce qui est, ce qui fut et ce qui sera»(2) par l’intermédiaire de poètes inspirés par les Muses. Ainsi, au commencement, était la Connaissance et celle-ci fut communiquée aux humains au moyen de la parole. Cette parole, dans la mesure où Platon la voue à la recherche de l’Idée du Beau, sera épurée de tous ses intermédiaires. Les poètes ayant recours à la forme de l’illusion, le philosophe ira jusqu’à les chasser de sa cité idéale sans pour autant rejeter le fond car : « ...c’est ainsi Glaucon, que le mythe a été sauvé de l’oubli et ne s’est point perdu. Il pourra nous sauver nous aussi si nous y ajoutons foi» (La République - X - 621 b8-c3)
Le philosophe se situe donc à l’intersection de deux paroles, à mi-chemin entre le mythos et le logos et entre le «ce qui fut» et le «ce qui sera». Utilisés comme supports pédagogiques, les mythes aident à la réflexion et se présentent comme les moteurs d’une meilleure compréhension de soi et du monde.

2 - La parole «imageante» des mythes platoniciens

«Sur l’immortalité (de l’âme), voilà qui suffit. A présent, voici comment on doit parler de sa nature : pour exposer ce qu’elle est, il faudrait un art absolument divin, et ce serait fort long; mais en donner une image n’excède pas les capacités humaines, et demande moins de temps : prenons donc ce moyen. Imaginons donc l’âme comme une puissance dans laquelle sont naturellement réunis un attelage et un cocher, soutenus par des ailes» ( Phèdre - 246a)
Cet extrait du Mythe de l’attelage ailé résume à lui tout seul les trois éléments essentiels des mythes platoniciens : une parole écrite utilisant des images. La parole mythique comme source d’inspiration se reflétant dans l’écriture de Platon pour produire des images qui s’adressent à notre imagination afin de mieux nous faire entendre raison. Bref, des images qui nous parlent.
En tant que miroir entre le visible et l’invisible, le mythe prend alors valeur d’interface entre «ce qui fut» et «ce qui sera». Il porte en lui le potentiel de nous faire évoluer de manière bénéfique sur le chemin de la connaissance. Il reflète tous nos rêves, tous nos espoirs, mais en tant que reflet il peut aussi nous leurrer et nous faire prendre l’ombre pour la lumière.
Ce plan de réfraction, dont l’exemple le plus imagé se trouve dans le Mythe de la caverne, annonce l’écran de cinéma sur lequel nous pouvons tout à loisir puiser une énergie propre à nous guider vers l’Idée du Beau ou tout aussi bien nous engloutir dans l’océan des illusions.

3 - Platon, mythologue ou historien ?

De nombreuses études ont été entreprises par des auteurs et des chercheurs de toutes disciplines pour tenter d’apporter les preuves de l’existence d’un continent disparu entre l’ancien et le nouveau monde. Trouver les preuves, c’est donner raison à Platon. C’est faire du philosophe non plus un mythologue mais un historien.
La liste des arguments est si grande qu’il est impossible de la nommer ici dans son intégralité, tant il est vrai que chaque auteur apporte les éléments dont il a besoin pour sa démonstration. Et on compte les ouvrages par milliers. Mais au-delà de toutes ces hypothèses, qu’est-ce qui poussa Platon à parler d’Atlantes et surtout à situer son île dans l’océan atlantique plutôt qu’ailleurs ?

On le sait maintenant, avant Platon, Hérodote désigne sous le nom d’Atlantes, les habitants des régions qui environnent le mont Atlas. Homère appelle son île lointaine «Ogygie». Or Ogygie est le très ancien nom d’Okéanos. Okéanos étant pour les Grecs, la vaste étendue marine qui s’étendait au-delà des colonnes d’Hercule, monde mystérieux de la mort et du sommeil, royaume d’où s’élèvent parfois des chants étranges qui nous font perdre la mémoire.

Platon ne fait rien d’autre, donc, que reprendre la tradition en transmettant une histoire déjà connue par d’autres, mais en y apportant des détails supplémentaires. Situer le royaume Atlante dans l’Océan était une façon de remettre à flot ce que l’inconscient a tendance à trop vite rejeter : l’idée de la mort.

On peut alors se poser la question : Pourquoi Platon éprouve-t-il le besoin d’utiliser ce subterfuge ? Il le fait tout simplement parce que cela est nécessaire à son discours. Malgré le temps qui a passé il a encore à l’esprit le sort qui fut réservé à Socrate. Il sait que toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout lorsqu’elle implique les pouvoirs politiques en place. Pour avertir ses contemporains, Platon utilise donc un procédé qui va forcer ses auditeurs et ses lecteurs à lui prêter attention sans se compromettre : il raconte une histoire.

Les tentatives de rationalisation des mythes n’en sont qu’à leurs débuts et si Platon répugne à les utiliser, il sait aussi que ceux-ci sont efficaces. Placer l’Atlantide sur le plan du mythe c’était lui assurer une forme de vérité. Car seuls, les poètes «savent». Ils connaissent le passé car ils sont inspirés directement par les dieux. Ils se souviennent. C’est donc sur un terrain débarrassé de toute suspicion que Platon bâtit son mythe et avec tant de détails vérifiables qu’il en devient réalité historique.

Comment ne pas croire, en effet, le philosophe lorsqu’il parle de déforestation ou des dangers de ne fonder son économie que sur le commerce maritime puisque c'est en grande partie à cause de cela que la Grèce connaît une période trouble ? Comment ne pas croire aux dangers d’une guerre de conquête, puisque celle avec les Perses est encore présente dans toutes les mémoires ? Comment ne pas croire à la décadence d’une cité, dès lors que ses dirigeants ne sont plus maîtres d’eux-mêmes et qu'Athènes vit une époque très perturbée ? Enfin, comment ne pas croire à la disparition d’une cité puisque du vivant même du philosophe certaines villes disparurent, englouties par les flots à la suite d’un tremblement de terre.

Donc, ce qui a existé ailleurs, pourrait exister ici. Ce que lance Platon à travers l’Atlantide c’est un avertissement. Ici ou ailleurs les dangers seront toujours les mêmes. Peu importe que cette vérité s’applique à un lieu ou à un autre, à une civilisation ou à une autre, à une époque ou à une autre. C’est le principe et la morale de l’histoire qu’il faut retenir.

Oui, l’Atlantide a bien existé, sous une forme différente, mais l’aventure et la décadence de cette cité doivent rester gravées dans les mémoires. C’est à ce titre que les hommes éviteront peut-être de commettre les mêmes erreurs. Réactualiser le mythe en permanence, c’est éviter qu’il sombre dans l’oubli, c’est le maintenir toujours à flots pour empêcher qu’avec son souvenir ne s’engloutisse la vérité. Car l’Atlantide renaît chaque jour, en tous lieux et en chacun de nous.

Alors, Platon, mythologue ou historien ? Il fut les deux, car il savait combien le rôle de la mémoire est important pour le passé individuel de l’homme comme pour le passé collectif d’un groupe social.
Vus les événements chaotiques qui bouleversent le monde encore aujourd’hui, on est en droit de se demander si l’histoire a été suffisamment racontée ou si tout simplement les hommes n’ont pas perdu la mémoire.

Françoise Marchand pour www.atlantide-films.net octobre 2003

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(1) Platon et le miroir du mythe - Jean-François Mattéi - PUF - Collection Thémis - 1996.
(2) Théogonie - Hésiode - Traduction Paul Mazon - Les Belles Lettres - 1947.

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