PLATON & BENOIT
Analyse du film
SOLON, CRITIAS, PLATON & LES AUTRES
par Françoise Marchand

Constitué au cours des âges, fruit d’une lente sédimentation d’hypothèses, de commentaires, de racontars, de rêveries, le mythe de l’Atlantide est fait tout autant de lacunes, de silences et de contradictions que de faits précis et d’opinions vraisemblables. Le désir et le doute, l’imparfaite mémoire et l’imparfait oubli, ont agi, enfin, comme de forts précipitants, et donné à un songe, peut-être substance et vie» (1)

Indépendamment d’Aristote qui manifesta son scepticisme, rares sont ceux qui remirent en cause l’Atlantide de Platon. La plupart des livres qui furent édités sur ce sujet contestent simplement le lieu. Et il n'est pas un endroit de la terre où l'Atlantide n'ait été aperçue. Dans leur ouvrage Bibliographie de l’Atlantide et des questions connexes (2), messieurs Gattefossé et Roux en donne un aperçu et précisent qu’un volume de 1000 pages n’eut pas suffi à l’énonciation de tous les ouvrages existant sur la question. Ils se contentent de citer environ 1700 auteurs, du 17e siècle avant J.-C. à 1926. On se rend compte ainsi, qu’avant Platon, des histoires d’îles englouties existaient déjà. Juste avant Platon, Hésiode fut le premier à parler du Titan Atlas, Homère d’une île engloutie et Hérodote d’un peuple «Atlante». La paternité du mot «Atlantide» pour désigner l’île revenant à Platon.

Au livre IV de ses Histoires, l’historien et géographe grec Hérodote (5e siècle avant J.-C.) présente les peuples de la Libye, c’est-à-dire d’une très vaste région comprise approximativement entre l’Egypte, l’Atlantique et le Niger. Il les nomme : les Atlantes. Ce peuple, qui, semble-t-il habitait le nord-ouest de l’actuel Maroc, tirait-il son nom de la chaîne de montagnes qui pour les anciens Grecs marquait la limite occidentale du monde, ou bien était-ce l’inverse ? Etait-il l’héritier d’un peuple jadis puissant, ou bien Platon, lecteur d’Hérodote, choisit-il arbitrairement ce nom pour son peuple de légende ? Puis suivront, pour les plus connus, Diodore de Sicile, Strabon, Pline l’Ancien, Plutarque et bien d’autres. La liste est longue jusqu’à nos jours. Philosophes, religieux, scientifiques, romanciers... il n’est pas une catégorie d’écrivains qui n’ait tenté un jour ou l’autre d’élaborer sa théorie, Buffon, Montaigne, Voltaire, Berthelot... Aucun mythe n’a jamais fait couler autant d’encre.
Car le mot Atlantide ressemble à un mot de passe, une formule magique. Le prononcer, c’est comme ouvrir une porte interdite. Dès lors que la clé a été tournée, il est impossible de revenir en arrière. Peu importe l’état d’esprit, les idées, le but, une seule chose compte : aller au bout.
L’Atlantide possède cette vertu magique qui nous porte, nous rend invincible, parce qu’au bout du voyage, c’est en nous que le paradis s’est inscrit. Voilà pourquoi ils sont des milliers à écrire, à tourner la clé, à passer de l’autre côté. Voilà pourquoi ils seront encore des milliers à tenter l’aventure. La plus folle et la plus difficile : retrouver au fond de soi son Paradis, son Centre, son île engloutie.

Chercher l’Atlantide, c’est refuser au temps son aspect irrémédiable, c’est se donner les moyens de lutter contre notre angoisse de la mort. C’est faire revivre à tout jamais ce temps, béni des dieux, où baignant dans des eaux calmes, nous voguions insouciants dans un monde clos.
Les anciens, qui aspiraient à vivre dans un univers parfait, donnèrent des limites au monde, rejetant ainsi l’Atlantide dans un univers incertain : cet au-delà problématique, royaume du sommeil et de la mort, où règnent des monstres étranges. Mais les découvertes firent reculer les limites. La Terre n’était plus plate mais ronde et derrière la ligne d’horizon il y avait un autre horizon et toujours de nouvelles terres à découvrir. L’Atlantide ne fut plus alors assimilée au royaume de la mort mais devint une terre oubliée qu’il était possible de retrouver. C’est au Moyen Age que les choses changent de nouveau.

«Durant tout le Moyen Age, du 6e au 16e siècle donc, il ne fut plus question de l’Atlantide. Un tel silence ne doit pas étonner. D’une part le christianisme, qui triomphait alors, avait trouvé dans l’école néo-platonicienne un de ses adversaires les plus décidés, et il était naturel et inévitable que l’héritage presque tout entier de ce courant de pensée fût rejeté par la nouvelle religion; d’autre part la conquête musulmane, puis le divorce toujours plus net entre la chrétienté byzantine et l’Occident privèrent celui-ci de la plupart des textes de Platon. Mille ans durant, le champ de la pensée occidentale fut occupé quasi exclusivement par Aristote, ou par ceux qui se réclamaient de lui, et nous savons que le maître de Sicyone refusait toute réalité au mythe de l’Atlantide.
Au surplus, il n’y aurait là que circonstances, quand bien même majeures. L’essentiel est ailleurs, dans la nature même de la pensée médiévale. La civilisation médiévale est une civilisation chrétienne qui ne pouvait que difficilement penser la création en dehors du cadre biblique. (...)

En fait, le christianisme médiéval, tout comme la géographie de Strabon, et mieux qu’elle encore, proposait aux fidèles une vision du monde dans laquelle l’Atlantide ne pouvait trouver place. Seul un bouleversement des cadres idéologiques ou géographiques de la pensée occidentale pouvait permettre à cette pensée de faire place à nouveau à un tel mythe. Ou bien l’idéologie chrétienne s’effondrait, commençait de s’effondrer, ou bien le cadre géographique traditionnel éclatait, et la pensée médiévale tout entière était sujette à caution, désormais.
C’est justement ce qu’il advint lorsque les Espagnols découvrirent l’Amérique. Ainsi des terres et des hommes avaient pu, des siècles durant, et à vrai dire de toute éternité, demeurer inconnus de la chrétienté. Il y avait donc des terres où le Christ, ni ses apôtres, n’étaient parus, où la parole divine, universelle croyait-on, n’avait pas été entendue, ni annoncée. Le monde de la Bible, le monde des géographes antiques, explosait, violemment.

A la même époque, ou a peu près, l’Occident, grâce à la Reconquista espagnole, grâce à la chute de Constantinople qui drainait vers l’Italie livres et savants grecs, grâce enfin aux travaux d’érudits comme Pic de la Mirandole, l’Occident redécouvrait la pensée de Platon, les écrits de Platon. Ainsi, terres nouvelles, pensées anciennes, pensée nouvelle dynamisée par ces bouleversements mêmes, dégagée peu à peu des entraves anciennes, tout enfin était réuni pour que l’Atlantide resurgît des eaux troubles de la mémoire et de l’oubli, de l’abîme du temps.» (cf. note 1)

En effet, le monde était plus vaste qu’on ne le pensait. De découverte en découverte, au fil des siècles les mappemondes se précisaient. En 1850, la carte du monde présentait cependant toujours beaucoup de régions inexplorées. Toutes les hypothèses étaient encore permises. Les plus folles, les plus utopiques, les plus odieuses aussi.
Affirmer que le Hoggar pouvait être le berceau des Atlantes, n’était-ce pas justifier la colonisation ? Les peuples occidentaux ne faisant que retourner sur la terre de leurs ancêtres ? Prétendre que les Aryens étaient les descendants des Atlantes «les inventeurs de la civilisation» n’était-ce pas justifier «Mein Kampf» ?

Atlantide ! Que d’excès, que d’erreurs, que de rêves aussi ! La terre, aujourd’hui, à beau être cartographiée, radiographiée, surveillée, exploitée, il se trouve encore des êtres pour imaginer l’île miraculeuse sur un petit coin de notre planète. D’autres, ayant compris que la moindre parcelle de notre monde ne pouvait contenir leurs rêves, ont élargi leur horizon à l’univers. Après tout, les Atlantes sont peut-être des extra-terrestres ?
Alors si nous devons rêver, pourquoi ne pas rêver avec Frantze Calef, Jules Verne ou Pierre Benoit. Chacun à leur façon ont retrouvé les traces de l’Atlantide. Frantze Calef en faisant découvrir par son héros les textes de Solon (3), Jules Verne, par l’intermédiaire du capitaine Nemo, en retrouvant les ruines de la cité engloutie sous l’océan (4) et Pierre Benoit en faisant vivre Antinéa : petite fille de Poséidon, dernière descendante des Atlantes (5).
Désormais, tout est possible. L’Atlantide existe, comme la vérité, au fond de l’océan de nos rêves.

Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net 2003

(1) Le livre des Atlantides - Olivier Boura - Editions Arléa - 1993.
(2) Ouvrage publié à Lyon en 1926 à l’occasion de la fondation de la Société d’Etudes Atlantéennes.
(3) Le roman de l’Atlantide - F. Calef - Editions Tanit - Sofia - 1885.
(4) Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne (1870).
(5) L’Atlantide - Pierre Benoit (1919).

Collection "Les Thématiques" de Cadrage - Une collection dirigée par
© cadrage.net 2003