Pierre
Benoit |
PLATON
& BENOIT
LES TROIS PERSONNAGES PRINCIPAUX
par Françoise Marchand
1 - Morhange
Jean-Marie, François Morhange est né
le 14 octobre 1859 à Villefranche (Rhône).
Il meurt à 38 ans, dans le Hoggar le 5 janvier
1897. Il est grand. Il a le visage plein et coloré,
les yeux bleus, rieurs. La moustache est petite et
noire. A 38 ans il a les cheveux déjà
presque blancs.
D’une inaltérable bonne humeur, il séduit
St-Avit par sa liberté d’esprit et de
manières. Gai convive, il récite le
bénédicité avant chaque repas.
Militaire brisé par un chagrin d’amour
il choisit d’abandonner la caserne pour le monastère.
Toute la psychologie du personnage réside en
un seul mot : renoncement. Il renonce à la
vie civile pour la vie militaire puis à la
vie militaire pour la vie religieuse. Le corps n’existe
plus chez lui que comme enveloppe de l’âme.
Renoncement au biologique pour le spirituel, à
l’extériorité pour l’intériorité.
Ce qui explique son égale bonne humeur en toutes
circonstances. Doutant de sa vocation, ce sont les
moines qui l’envoient en mission dans le désert
afin d’y éprouver sa foi. St-Avit le
compare à St François d’Assise.
Tenant d’une main le sabre, de l’autre
le goupillon il va donc s’ériger en redresseur
de torts. Du guerrier, il a la puissance et la force,
du religieux, la conviction. Instrument de l’un
comme de l’autre il peut se sentir responsable,
jamais coupable. Ainsi, il se disculpe d’avoir
connu «les extases tant préconisées
du hashish» en précisant qu’il
l’a inhalé «en tout bien tout honneur».
La notion de plaisir est chez cet homme liée
à la morale. Mais une morale ascétique
où l’âme est synonyme de bien et
corps synonyme de mal.
Suprême renoncement donc : l’amour d’Antinéa.
En cédant aux avances de celle-ci Morhange
aurait l’impression de renoncer à lui-même.
Toute la dimension absurde et suffisante du personnage
tient dans la réponse qu’il fait à
la jeune femme lorsque celle-ci lui rend la liberté
ainsi qu’à St-Avit : « Cela
me permettra d’orga-niser un peu mieux la prochaine
excursion que je compte faire par ici. Car vous ne
doutez pas que je ne tienne à revenir vous
témoigner ma reconnaissance. Seulement, cette
fois, pour rendre à une aussi grande reine
les honneurs qui lui sont dus, je prierai mon gouvernement
de me confier deux ou trois cents soldats européens
ainsi que quelques canons» (1)
Morhange se prenant pour Dieu et décidant d’anéantir
la pécheresse et son royaume. Trois cents hommes
et des canons contre une femme seule, n’est-ce
pas un peu exagéré ? Le capitaine n’a
même pas l’excuse de la passion. Il juge
à froid, méthodiquement, délibérément.
Il se pose en représentant de la société
qui se donne le droit pour protéger ceux qu’elle
juge bons, d’empêcher de nuire ceux qu’elle
juge mauvais.
A la fois homme, moine et soldat Morhange juge ici
une femme. C’est la brebis galeuse mettant en
péril les fondements de la société
traditionaliste et machiste : «Honneur, Famille,
Patrie». Ces «vertus» qui n’appartiennent
qu’aux hommes. Cette femme est un péché,
un danger, comme d’ailleurs celle pour qui Morhange
quitte l’armée pour le monastère
: «Elle n’avait qu’un seul mérite,
c’est d’être belle». Quant
à Antinéa, peut-être est-elle
trop belle, trop intelligente, trop libre ?
En renonçant définitivement à
s’ouvrir au monde des femmes et aux plaisirs
de la chair, Morhange se replie derrière le
bouclier de ses frustrations. Il brise définitivement
en lui la possibilité de réunification
de son être. L’âme n’aspirant
qu’à se libérer de ce corps qui
l’entrave, Morhange tend vers la mort par haine
de la vie. Il ne résiste à aucun désir
puisqu’il n’éprouve pas de désir.
Or le désir suppose le souvenir du plaisir.
Morhange n’a aucun désir pour Antinéa
car il ignore tout simplement les plaisirs avec une
femme. Morhange n’aime pas. Il veut calibrer
la société dans le moule de sa moralité.
En condamnant Antinéa, il condamne définitivement
la voix de son cœur. Cela lui coûtera la
vie.
2 - St-Avit
L’équation s’écrit à
l’inverse chez St-Avit. D’abord il ne
croit pas en Dieu et sa carrière militaire
sert à assouvir en lui son goût de l’aventure,
sa passion pour la géologie. La première
fois qu’il arrive en Afrique, il a tout juste
vingt ans. Il est fasciné : «Je les
plains, ceux qui, lorsqu’ils voient pour la
première fois les pâles rochers, ne sentent
pas un grand coup à leur cœur, en songeant
que cette terre se prolonge des milliers et des milliers
de lieues. » (2)
Emotif et sensuel il goûte avec bonheur «le
baiser avant coureur du désert». Ce que
lui offre ce lieu fascinant c’est la possibilité
de jouir de la solitude qu’il aime par dessus
tout. Car St-Avit a horreur des «exhibitions
inutiles» et fuit dès qu’il le
peut la compagnie des hommes : «Des gens
sont partis, pour ces sortes de voyages, avec cent
réguliers, et même du canon. Moi, (...)
j’y vais seul. J’en étais à
cet instant délicieux où l’on
ne tient que par un fil au monde civilisé.»
(3)
L’habitude de parcourir seul le désert
a développé en lui le sens du danger
et lorsqu’il décide d’accompagner
Morhange en dehors de l’itinéraire prévu
il a l’intuition de commettre une folie. Contrairement
à Morhange, St-Avit est ému devant la
beauté. Et avant de fondre devant Antinéa,
c’est devant le paysage du royaume que, perdu,
subjugué, il se met à pleurer.
Si Morhange se caractérise par son aspect minéral,
pierre sèche, St-Avit entre dans le domaine
de la fluidité, de la flamme. Lorsque l’attente
de revoir Antinéa se prolonge, il vit dans
une sorte de fièvre mais c’est l’attente
qui fait naître en lui une maladive exaspération,
pas le fait de savoir qu’il risque sa vie. Car
St-Avit sait. Il sait ce qu’une femme peut donner
comme plaisir. Et ces plaisirs-là sont immenses.
Bien plus importants que les risques qu’ils
comportent. Face aux mystérieuses statues d’orichalque
dans la salle de marbre rouge St-Avit songe. Sur sa
peau passent des frémissements incontrôlables,
seuls les jaillissements de la cascade ténébreuse
l’empêchent de défaillir.
«Mourir, aimer. Comme ces mots résonnent
naturellement dans la salle de marbre rouge. Comme
Antinéa paraît plus grande au milieu
de cette ronde de statues blêmes. L’amour
a-t-il donc besoin à ce point de la mort pour
être ainsi multiplié ! D’autres
femmes, de par le monde, sont sans doute aussi belles
qu’Antinéa, plus belles peut-être
? (...) Comment alors cette inclination, cette fièvre,
cet holocauste de tout mon être ? Comment suis-je
prêt, pour presser une seconde entre mes bras
ce chancelant fantôme, à des choses que
je n’ose même pas imaginer, de crainte
d’avoir aussitôt à en frémir
?
Lorsque St-Avit décide quelques années
plus tard de retourner dans le Hoggar c’est
pour ne pas pourrir sous un numéro d’écrou
dans l’ordure d’un cimetière suburbain
et miteux, alors qu’il peut finir en statue
d’orichalque. Cela lui semble autrement plus
passionnant. St-Avit largue le quotidien pour l’aventure.
Unique et immense. Il part à la découverte
de son île mystérieuse. Antinéa,
femme et continent lui révèlera des
plaisirs inégalés. Au bout du désir,
la mort. Ce n’est qu’à cette prise
de conscience que l’on bascule du paraître
dans l’être et paradoxalement de la mort
dans la vie. Aller et retour d’un être
au centre de son labyrinthe. L’homme qui ose
ce chemin sortira grandi de son aventure.
3 - Antinéa
Antinéa n’apparaît que trois fois
dans le roman. Trois scènes essentielles, illuminées
par sa simple présence. C’est cette rareté
qui en fait la richesse. Le reste du temps, lorsque
les personnages se rencontrent, il flotte entre eux
une lumière inconsciente et tenace, l’ombre
d’Antinéa. Et c’est tout l’art
des déesses, des stars, d’apparaître
peu mais de laisser des traces de leur passage dans
le regard des êtres, dans la moiteur de leurs
mains, dans les battements de leur cœur. A chaque
détour du palais il y a dans l’atmosphère
parfumée et énigmatique, une empreinte
mystérieuse. Celle d’une femme à
la fois proche et lointaine, centre et périphérie
d’une histoire qui se referme sur elle-même
(le dernier chapitre du roman ne s’appelle-t-il
pas «Le cercle est fermé» ?) désirée
et haïssable par ce fait même. Trois chapitres
seulement où l’on peut approcher la déesse,
l’entendre rire, la surprendre dans sa nudité
et sa détresse, croiser son regard. Sa voix
s’imprègne en nous, se grave dans notre
mémoire. Elle est comme un douloureux appel
dans l’âme des hommes qu’elle croise.
Car il est certain qu’elle est inoubliable et
c’est de cette impossibilité à
se débarrasser de cette empreinte dont souffrent
les amants rejetés.
Ils meurent seuls, désespérés,
car l’amour creuse en eux un sillon profond
qui les déchire. Le plus grave c’est
que les amants d’Antinéa meurent sans
comprendre pourquoi. Sans comprendre que donner aux
uns n’est pas reprendre aux autres, c’est
simplement partager. Sans comprendre qu’atteindre
la déesse dans le centre de son royaume c’est
être initié aux mystères de l’amour,
c’est être révélé
à soi-même.
Antinéa est un personnage hors du commun. C’est
ce qui fait sa splendeur mais c’est aussi ce
qui provoque la haine de Morhange. Car il n’a
aucun pouvoir sur elle. Antinéa est autonome.
Ses origines inconnues l’élèvent
au rang de mythe, son physique ambigu à mi-chemin
entre la petite-fille et le petit garçon désoriente.
Pas d’enfant pour l’encombrer, elle épouse
symboliquement tous ses amants en leur offrant un
anneau d’orichalque. Antinéa est une
jeune femme libre. Et si elle se propose aux désirs
des hommes elle est aussi capable de s’y soumettre
mais sans jamais aliéner sa liberté.
Et ça, Morhange n’aime pas. Car Morhange
n’aime qu’une chose : la tradition, l’ordre
établi et le respect des conventions. Il imagine
un instant qu’il aurait pu se sacrifier, pour
la bonne cause, tel un martyr, mais sa haine de la
femme est la plus forte. Il n’envisage pas le
sacrifice jusqu’à ce point-là.
Et que dire de la monstrueuse réflexion qu’il
fait à St-Avit lorsque ce dernier lui demande
ce qu’il compte faire avec Antinéa :
«Rien dit-il, et c’est assez. Voyez-vous,
l’homme a, sur la femme, en la matière
(les relations sexuelles) une incontestable supériorité.
De par sa conformation, il peut opposer la plus complète
des fins de non-recevoir, la femme pas.» (4).
Ce qui sous-entend que dans son esprit, le fait qu’une
femme puisse être violée est un signe
d’infériorité. Raison pour laquelle
seul l’univers des hommes rassure Morhange,
celui de l’armée, celui du monastère.
Morhange est un spartiate. Envisager, dix secondes,
de pouvoir céder à Antinéa le
révulse, il préfère la détruire.
A l’amour il préfère la mort.
Celle-ci est d’ailleurs inscrite en lui comme
elle s’inscrit dans son nom. «Mor-hange»
n’est-ce pas la Mort de l’Ange exterminateur
? Le sacrifice rituel et nécessaire commis
par celui qui porte en lui la Vie : «St-A-vit».
Morhange connaît d’ailleurs si peu les
femmes qu’il n’imagine pas qu’Antinéa
puisse avoir une telle volonté de vivre qu’elle
en arrive à se défendre avec une rare
violence et une grande perversité. Elle renvoie
coup pour coup. Fini le temps où les femmes
se laissaient massacrer sans réagir. C’est
leur soumission qui les élevait à l’état
de martyres. Antinéa ne veut pas être
une martyre. Face au danger, face à la haine
de Morhange elle va opposer la jalousie de St-Avit.
C’est la seule arme dont elle dispose. Elle
va retourner les hommes face à eux-mêmes.
Les forcer à se détruire mutuellement.
L’anéantissement de l’un par l’autre.
Et si l’attitude d’Antinéa qui
fait comprendre à Morhange que c’est
son ami qui l’assassine semble odieuse, elle
est à la hauteur de l’attitude pareillement
odieuse de Morhange promettant à la déesse
de revenir l’anéantir.
Antinéa, femme fragile dont les caprices cachent
une blessure secrète et profonde. Déesse
solitaire dont le besoin d’amour est à
la hauteur de l’amour qu’elle peut donner.
Contrairement aux apparences, le grand nombre de ses
amants ne correspond pas à un désir
d’accumulation qui frôlerait la nymphomanie
(amoureuse de Morhange, elle interdit que Cegheïr-ben-Cheïkh
aille à la recherche de deux espagnols). Non,
Antinéa cherche, idéaliste et naïve,
celui qui l’aimerait comme elle est capable
d’aimer. L’âme avide de pureté
qu’est Morhange fait vibrer la dernière
descendante des Atlantes car sur ce point ils sont
sur la même longueur d’onde. Mais la jeune
femme met son corps au service de cette recherche
car elle sait que nier l’un au profit de l’autre
n’est pas faire œuvre d’équilibre,
de justice, au sens platonicien. S’unir à
Morhange serait pour elle se «ré-unir».
Comme les deux moitiés d’un symbole autrefois
divisé. Comme un désir de fusion pour
retrouver la sérénité.
L’homme et la femme, si universellement opposés,
rendus ennemis par des religions plus avides de diviser
pour régner que d’unité, ont besoin
de s’aimer pour que le monde retrouve sa sagesse.
Et ce n’est pas faire «commerce»
avec le diable que d’aimer une femme. C’est
au contraire faire œuvre de création,
à l’image de Gaïa et d’Eros
se fondant l’un en l’autre pour donner
la vie.
Dans son royaume circulaire, au cœur d’un
désert, Antinéa, ombre de Gaïa,
déesse belle et sublime, petite fille et femme
à la fois, espère toujours.
Françoise Marchand, pour www.atlantide-films.net
(1) P. 234-235 chap. XVI «Le marteau d’argent».
(2) P. 35 - chap. II «Le capitaine de St-Avit».
(3) P. 47 - chap. III «La mission Morhange/St-Avit».
(4) P. 171 - chap. XII «Morhange disparaît».
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